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Quand économie rime avec "girly"

4 min

Par Thomas CLUZEL

Imaginez le très sérieux hebdomadaire américain BLOOMBERG BUSINESSWEEK reconverti en revue pour adolescentes. C’est à première vue, ce que laisse entendre la dernière Une du journal publié lundi, usant de tous les codes des magazines people. Tout y passe, les petites étoiles, les cœurs, les bisous. La revue annonce notamment en Une les nouvelles tendances : des petits hauts, au-dessus du nombril et vous propose, comme il se doit, une photo de l’incontournable Justin Bieber, avec toutefois accolée cette déclaration, pour le moins étrange s’agissant du jeune chanteur pour midinettes : « Quelqu'un a-t-il parlé de radicalisme progressif ? » Autre indice, laissant penser que le magazine économique s’est en réalité laissé aller à une petite fantaisie, une vignette intitulée : le nouveau béguin de Karl Marx.

Enfin l’hebdomadaire promet à ses lecteurs un scoop, les photos d’un économiste pessimiste. L’homme est d’ailleurs à la Une, pleine page, mais c’est vrai, assez méconnaissable, tant il semble en bien étrange posture entouré qu'il est d'étoiles mauves, le visage à moitié mangé par des traces de rouge à lèvres et affublé d’un bandeau rose, sur lequel on peut lire ceci : « Pikettymania ».

Ainsi donc, si le magazine BUSINESSWEEK a choisi cette semaine de se travestir en tabloïd, c’est uniquement parce qu’il s’agace, en réalité, de la popularité de l’économiste français, Thomas Piketty, dont l’ouvrage, "Le Capital au XXIe siècle", s'est déjà écoulé à 400 000 exemplaires dans le monde anglophone, dont la moitié aux Etats-Unis. Un succès tel que l'éditeur américain a même du procéder à un deuxième tirage. Autrement dit, un véritable best-seller, qui a valu à son auteur, last but not least, d'être invité à la Maison Blanche.

De quoi irriter le magazine américain, qui tout en moquant cette « Pikettymania », lui consacre un article des plus sérieux et surtout extrêmement virulent, heurtant jusqu’à la crédibilité de l’auteur, en qualifiant notamment le livre de Piketty, de lecture de plage, qui entretiendrait, dit-il, l'anxiété collective d'un avenir de plus en plus pauvre.

En réalité, ce n’est pas la première fois que Thomas Picketty se fait ainsi moquer par la presse. La semaine dernière, déjà, THE FINANCIAL TIMES ironisait en prêtant à l'économiste français d'avoir déclenché une ferveur idéologique, qui rappelle l'émeute de la prise de la Bastille à Paris. Le quotidien britannique qui remet en cause jusqu'aux calculs même de l’économiste. Des critiques jugées depuis malhonnêtes par l’intéressé.

Ironie du sort, au moment même où le journal britannique remettait en cause le best-seller de Piketty, on apprenait que Londres est devenue aujourd’hui ni plus ni moins que la capitale des plus grosses fortunes du monde, devant Moscou, New York et Paris. D’après le SUNDAY TIMES, cité par le Courrier International, 100 milliardaires vivent actuellement au Royaume-Uni. Ce qui veut dire que le pays a tout simplement la plus forte concentration aujourd'hui de milliardaires par habitant. Alors peut-être n’y voyez-vous aucun mal ? Car, après tout, écrit le journal, c’est vrai que ces milliardaires réinjectent, sans doute, une partie de leur fortune dans l’économie.

Sauf que ces milliardaires ne sont pas des créations maison, les deux tiers sont d’origine étrangère. Or il leur suffit de demander le statut fiscal de non-domicilié pour n'avoir plus qu'à s'acquitter d’un forfait de 37 000 euros, en guise d’impôt sur l’ensemble de leurs revenus acquis en dehors du Royaume-Uni. Et puis, quand bien même les milliardaires contribueraient de façon significative aux recettes de l’Etat, l'idée même que la solvabilité du gouvernement dépende de plus en plus des largesses d’une petite élite, dont la fortune dépend elle même des fluctuations des marchés et qui, sur un caprice, pourrait qui plus est avoir envie de placer son argent ailleurs, est tout de même problématique.

Enfin, si tout semble aller pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, comprenez dans le camp des plus riches, la classe moyenne britannique, elle, a de quoi s'inquiéter : elle serait même en voie d’extinction, à en croire la dernière note publiée par le think tank NEW ECONOMICS FOUNDATION. Dans 30 ans, dit-il, le Royaume-Uni se composera d'une petite élite de très très riches, opposée à une masse importante de très très pauvres. Quant à la classe moyenne, elle aura disparue. Et de préciser que pour boucler les fins de mois, les Britanniques multiplieront les emplois mal payés au détriment, notamment, des activités culturelles. Un appauvrissement financier et intellectuel donc qui engendrera une société de plus en plus intolérante et injuste.

Or c'est très exactement la conclusion tirée, aussi, par Thomas Picketty, lequel développe dans son ouvrage que les inégalités n’ont jamais été aussi importantes, entre des riches de plus en plus riches et une classe moyenne cernée par le déclassement. Mais surtout, pour qui les forces inhérentes au capitalisme menacent à présent les sociétés démocratiques. C'est la raison pour laquelle, si les tendances d'aujourd'hui continuent, le théoricien du Capital au 21ème siècle prévoit des conséquences potentiellement terrifiantes.

Enfin un chiffre pour terminer, selon Oxfam, les 240 milliards de dollars gagnés en un an, par les cent personnes les plus riches, suffiraient à vaincre… quatre fois la pauvreté dans le monde.

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