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Quand l'Europe attaque Google

5 min

La Commission européenne a ouvert cette semaine une procédure contre Google pour abus de position dominante.

A computer user poses in front of a Google search page.
A computer user poses in front of a Google search page. Crédits : François Lenoir - Reuters

Sans doute en avez vous déjà fait vous même l'expérience, si vous vous mettez en quête de trouver sur l'Internet un aspirateur, une paire de chaussures ou une voiture, vous tomberez quasi invariablement sur le service Shopping de Google. Et ce au détriment d’autres comparateurs de prix, qui apparaissent plus loin sur la page des résultats de recherche. Et pourquoi ? Parce que la firme américaine est soupçonnée d’avoir modifié ses algorithmes, pour afficher en premier son propre service Shopping, indépendamment donc de la pertinence des résultats. En clair, l'opérateur de moteurs de recherche serait ainsi coupable d'abus de position dominante.

Or c'est justement la raison pour laquelle mercredi, la Commission européenne a décidé d'engager une procédure contre Google, précise LE TEMPS de Genève. Bruxelles reproche non seulement au géant du Net de mettre abusivement en avant ses propres services, en l'occurrence son propre comparateur de prix, dans les résultats de son moteur de recherche. Mais pas seulement puisque la Commission a également lancé une procédure formelle d’examen distincte concernant cette fois-ci Android, le système d’exploitation pour Smartphone. L'UE estime que Google impose trop de contraintes aux fabricants de smartphones, en les forçant entre autres à insérer ses propres services dans les téléphones.

C’est la première fois que l’entreprise est ainsi reconnue coupable d'avoir enfreint une loi antitrust, note THE WALL STREET JOURNAL qui titre : quand l’UE frappe Google. Et évidemment, le journal américain n'est pas le seul outre-Atlantique, relève le Courrier International, à réagir fortement à cette nouvelle. Son confrère du NEW YORK TIMES, en particulier, remarque à son tour avec un certain agacement que les plus grosses firmes technologiques américaines font toutes, aujourd'hui, l'objet d'une attention de plus en plus étroite des régulateurs européens.

A l'inverse, la plainte de la Commission européenne contre Google est plutôt saluée par une grande partie de la presse européenne. Même s'il faut se garder de stigmatiser injustement Google, on peut néanmoins saluer l'ouverture de cette procédure à l'encontre du géant d'Internet, écrit notamment THE FINANCIAL TIMES, cité par Eurotopics. Bien sûr, Google peut légitimement affirmer qu'il existe une pléthore de moteurs de recherche à la disposition des utilisateurs et que personne, après tout, n'est obligé de recourir à ses services. Pour autant, la Commission a raison, dit-il, de suivre l'affaire de près.

Son confrère madrilène EL MUNDO appelle d'ailleurs la Commission à faire preuve de fermeté. Il faut espérer que Bruxelles maintienne la pression, dit-il, et défende les intérêts des citoyens et ceux des entreprises innovantes, lesquelles ont besoin d'une juste concurrence. L’avis est encore partagé par THE TIMES de Londres. Quand une société attire, via son moteur de recherche, les consommateurs vers ses propres produits et services, grâce à sa domination sur le marché, elle désavantage non seulement le consommateur, parce que celui-ci aura un manque de transparence et d’informations crédibles, mais elle mine aussi l'économie compétitive.

Sauf que si cette procédure réjouit un certain nombre de commentateurs, pour d'autres, la lutte antitrust menée contre Google se focalise sur un problème devenu subalterne. C'est le cas en particulier du journal de Prague LIDOVE NOVINY. Même si de nombreux Européens se réjouiront, sans doute, que l'on s'attaque enfin au méchant de l'Internet, cette procédure n'a en réalité pour seul objectif, dit-il, que le respect d'une juste concurrence entre l'entreprise américaine et ses rivales sur le Vieux Continent. Or la Commission ne s'attaque pas réellement aux problèmes les plus urgents que sont la protection de la vie privée, des données et des utilisateurs.

Et puis une autre critique se fait également entendre. De nombreuses voix s’élèvent, cette fois-ci, à propos du retard de l’Union européenne dans le domaine des nouvelles technologies. En clair, une procédure contre Google ne suffira pas à sauver le marché numérique européen, déplore en particulier le quotidien WIENER ZEITUNG : Google paiera probablement l'amende qui dans le pire des cas, équivaudra aux bénéfices que l'entreprise dégage en seulement un trimestre. Mais qu'adviendra-t-il ensuite ? L'Europe n'en restera pas moins technologiquement dépendante des Etats-Unis et de l'Asie. En clair, on ne pourra mettre en place un complexe comme celui de la Silicon Valley qu'avec des poids lourds de la technologie. Or ce sont les multinationales américaines qui financent actuellement les petites start-up. Voilà pourquoi l'UE devrait, sans délai, s'employer à créer des conditions comparables en Europe. Sans compter qu'une part considérable des inventeurs de la Silicon Valley sont justement originaires d'Europe.

Son confrère britannique THE ECONOMIST ne dit pas autre chose et souligne que la démarche de la Commission européenne masque un problème sous-jacent en Europe : le fait que le secteur des nouvelles technologies y est à la traîne par rapport aux Etats-Unis. Autrement dit, si les inquiétudes de Bruxelles sont certes compréhensibles, les dirigeants européens, plutôt que d’endiguer des sociétés américaines, feraient mieux de se concentrer sur le problème qui freine aujourd'hui les plateformes les plus prometteuses du Vieux Continent, c'est à dire le manque d’un marché unique du numérique. Si l’Europe veut devenir l’égal des Etats-Unis dans la création de nouvelles plateformes technologiques, écrit l'hebdomadaire, il faudra qu’elle réalise l’importance d’avoir des entreprises à grande échelle. Or les Etats-Unis, avec leur grand marché ouvert, ont ce qu’il faut. Ce qui n’est pas encore le cas de l’Europe.

D'où la conclusion signée de l'éditorialiste de BLOOMBERG : si Google possède un quasi-monopole sur Internet, avec 90% des parts de marché, c'est tout simplement parce qu'il a su convaincre le consommateur qu'il était le meilleur, en innovant davantage que ses concurrents.

Par Thomas CLUZEL

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