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Quand la Suisse anticipe et remonte le temps.

4 min

Par Thomas CLUZEL

10h28. Le choc. Et puis la panique sur les marchés. Le communiqué de la Banque Nationale Suisse vient de tomber. Le franc s’envole. Et dans la foulée, la bourse suisse s’écroule. Elle perdra plus de 7% en quelques minutes seulement. A 12H48, l'indice des valeurs vedettes de la place suisse s'enfonce encore un peu plus, jusqu'à accuser une perte de près de 10%. De mémoire de trader, on n’avait pas vu une telle chute sur la bourse helvétique depuis le 11 septembre 2001. Un véritable coup de massue, peut-on lire ce matin dans les colonnes du journal national LE TEMPS.

Hier, l’annonce aussi inattendue que spectaculaire de la Banque nationale d'abandonner le taux plancher du franc suisse a donc déclenché un véritable tsunami, dont l'onde de choc s'est même prolongée jusqu'à la bourse de New York, du moins dans les premiers échanges et puis dans plusieurs pays de l'Est de l'Europe, cette fois-ci, où des centaines de milliers de ménages, en Hongrie, en Pologne et en Croatie ont souscrit des emprunts en francs suisses. Brutalement, leur traite mensuelle s’est envolée hier de près de 20%.

Pourquoi cette montée en flèche du franc suisse en même temps qu'une véritable tempête en Bourse, interroge LA LIBRE BELGIQUE ? Parce qu'en abandonnant son taux plancher, la Banque Nationale Suisse a ainsi rayé d'un trait l'axe principal de sa politique monétaire depuis plus de trois ans. En septembre 2011, en pleine crise de l'euro, la banque centrale helvétique avait en effet fixé un taux de change minimum à 1,20 franc suisse pour 1 euro, afin de décourager les investisseurs de se retrancher derrière sa devise, une valeur refuge par excellence. Seulement voilà, ces dernières semaines, cet axe central de sa politique monétaire se trouvait malmené par la chute de l'euro face au dollar, qui par ricochet avait entraîné une dépréciation du franc suisse face au billet vert. Et dans ce contexte, la Banque nationale est donc parvenue à la conclusion qu'il n'était plus justifié de maintenir le cours plancher.

Et puis parallèlement, précise à nouveau le journal LE TEMPS, la BNS a voulu aussi prendre les devants. Déjà sous pression alors que la crise semble reprendre dans la zone euro, l’institution a sans doute cherché, en effet, à anticiper la décision attendue la semaine prochaine de la Banque centrale européenne qui, elle, s’apprête à lancer un programme de rachat massif de dette. Un programme qui fera baisser l’euro et donc provoquera de nouvelles pressions sur le franc suisse. Et voilà pourquoi, plutôt que de s’avouer vaincue si le taux plancher s’effondre, la Banque Nationale Suisse a préféré agir.

Avait-elle seulement imaginé l’onde de choc qu’elle allait ainsi provoquée ? Quoi qu'il en soit, on peut à tout le moins se demander si elle a fait preuve de naïveté, sans se rendre compte qu’elle risquait ainsi de mettre en danger sa crédibilité. La banque centrale a-t-elle oublié son rôle de stabilisateur du marché et de l’économie, alors que certains distributeurs de billets ne donnaient plus d’euros parce que les banques ne savaient plus quel cours appliquer ? Les grands argentiers ont-ils réalisé le couac de communication qu’ils ont créé alors que, il y a trois jours, le numéro deux de la Banque Nationale lui-même rappelait le rôle pivot du taux plancher pour l’économie suisse ? Toujours est-il qu'à la fin de la journée, hier, l’incompréhension et la fureur étaient totales.

Industriels, économistes et politiques, tous hurlaient au scandale. A gauche, surtout, où l'on parle de décision incompréhensible et risquée pour des dizaines de milliers d’emplois. La droite, elle, se montre plus nuancée et admet non seulement que la situation devenait intenable pour la Banque Nationale mais aussi que l’économie est aujourd'hui a priori en assez bonne forme pour pouvoir s’adapter. Reste, toutefois, que tous veulent à présent attendre de voir si le franc va se stabiliser autour de la parité avec l’euro et avec quelles conséquences directes.

Car la brutalité de l'annonce risque, en effet, de faire des dégâts. Toute l’industrie d’exportation peut désormais s’attendre à un franc plus fort. Pire, elle devra à nouveau vivre avec l’incertitude, ce qu’elle considère pourtant comme l’un des pires fléaux, car cela remet tous ses plans en question. Et puis du côté de l’emploi, aussi, l’inquiétude peut refaire surface.

De leur côté, les experts d'UBS estiment d'ores et déjà que cette mesure va réduire de 5 milliards de francs suisses les exportations. Et que la croissance de la Suisse devrait également être affectée avec un recul estimé de 0,7%.

En clair, hier et en quelques secondes, la BNS a changé de modèle. D’une économie protégée par un taux plancher, elle est revenue à une politique libérale. A long terme, c’est sans doute souhaitable. Mais la brutalité de l’annonce risque de faire des dégâts bien au-delà de la secousse ressentie hier sur les marchés.

Pour l'heure, les seuls grands gagnants indirects de l'opération sont les milliers de frontaliers français, italiens ou allemands qui traversent chaque jour la frontière pour travailler en Suisse. En un instant, leur revenu mensuel a en effet progressé de près de 20%. Une situation qui fait bien rire d'ailleurs sur les réseaux sociaux et notamment sur Twitter ou les internautes, reprenant à leur compte le nom de code de devises pour les francs suisses (CHF) ont d'ores et déjà posté de nombreux messages avec ce hashtag : "#JesuisCHF".

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