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Quand la thèse de l'assassinat politique secoue l'Argentine

4 min

Par Thomas CLUZEL

Article du New York Times sur la mort du procureur argentin Alberto Nisman
Article du New York Times sur la mort du procureur argentin Alberto Nisman

C'était dimanche dernier, les agents affectés à la garde rapprochée de M. Nisman s'étaient dits inquiets parce qu'ils n’avaient pas pu le contacter par téléphone. Son journal était d'ailleurs encore pose là, devant la porte de son appartement. Aussitôt, ils ont appelé sa mère, raconte THE NEW YORK TIMES. Mais lorsqu'elle est arrivée sur place, son fils ne répondait toujours pas. Impossible non plus d'ouvrir la porte. Une clé coincée de l'intérieur empêchait la serrure de s'ouvrir. Alors on a appelé un serrurier et pui, la mère d'Alberto Nisman est entrée dans l'appartement. Dans la salle de bain, elle a enfin trouvé son fils, étendu dans la baignoire et gisant dans une marre de sang, une balle dans la tête, avec à ses côtés un pistolet calibre 22. Non loin de là, sur son bureau, se trouvaient les documents qu'il allait présenter le lendemain devant la commission de législation pénale de la Chambre des députés.

Il y a quelques jours encore, Alberto Nisman avait d'ailleurs déclaré au journal CLARIN qu'il craignait de trouver la mort dans cette affaire. Mais de quelle affaire parle-t-on ? En 1994, deux ans après un attentat contre l’ambassade d’Israël à Buenos Aires, une explosion criminelle avait ravagé le siège de l’Association mutuelle israélite d’Argentine, l'AMIA, tuant 85 personnes et faisant 300 blessés dans le centre de Buenos Aires. Un crime dont on ne connaît toujours pas les responsables, vingt ans plus tard, même si la justice argentine, elle, soupçonne fortement l’Iran d’être impliqué dans ces attaques et réclame notamment l’extradition de plusieurs responsables iraniens.

Toujours est-il, qu'Alberto Nisman, 51 ans, procureur, était lui en charge de cette enquête. Depuis 10 ans, précise à nouveau THE NEW YORK TIMES, il travaillait ainsi à démêler un véritable sac de nœuds, sorte de complot labyrinthique remontant jusqu'à Téhéran et son allié libanais du Hezbollah.

Or voilà que la semaine dernière, l'homme avait soudain porté des accusations explosives à l'encontre de plusieurs hauts responsables argentins, dont la présidente Cristina Kirchner. Le procureur argentin affirmait, en effet, détenir des enregistrements d'écoutes téléphoniques accusant les autorités argentines d'avoir cédé ces dernières années à un chantage de la part de l'Iran, faisant miroiter à Buenos Aires de juteux contrats commerciaux. Et il devait hier, autrement-dit, le lendemain de sa mort, présenter aux parlementaires des preuves de ses accusations contre Mme Kirchner coupable, selon lui, d'avoir ourdi un plan d'impunité pour protéger les fugitifs iraniens. Selon Nisman, qui avait monté un dossier de 300 pages, la présidente Cristina Kirchner et le ministre des Affaires étrangères Héctor Timerman, entre autres, auraient en effet effacé toutes traces de l'implication iranienne dans cette attaque meurtrière. Sous couvert d’un projet de commission de vérité proposé par Mme Kirchner, la présidente elle-même aurait notamment tenté de faire annuler les mandats d’arrêt pris par Interpol contre cinq suspects iraniens. Et pourquoi le gouvernement aurait-il cherché ainsi à couvrir l'Iran pour l'attentat et fabriquer l'innocence d'ex-fonctionnaires iraniens en lien avec cette attaque ? Parce que d'après Nisman, écrit LA NACION, Cristina Kirchner aurait négocié la levée de ces accusations contre l'achat de pétrole à Téhéran à un prix avantageux.

Bien entendu, le gouvernement, par la voix notamment du ministre des Affaires étrangères Héctor Timerman, avait aussitôt démenti catégoriquement cette mise en cause du procureur et dénoncé une manœuvre de déstabilisation, à neuf mois du premier tour de la présidentielle.

Sauf que des doutes pèsent à présent sur la mort d'Alberto Nisman. Deux versions déjà s’opposent : d'un côté celle du secrétaire à la Sécurité estimant que le magistrat s'est probablement donné la mort et de l'autre celle de l'opposition, laquelle pense qu'il a été supprimé. En clair, tandis que les autorités argentines semblent privilégier la thèse du suicide, nombre d’Argentins, dans la rue ou dans l’opposition, ne croient pas qu’il ait pu se donner la mort. Et d’ailleurs, pourquoi se serait-il donné la mort alors qu'il avait interrompu ses vacances en Europe pour révéler que le pouvoir avait entravé l'enquête et qu'il devait s'exprimer devant le Parlement hier après-midi ? s'interrogent notamment les sceptiques.

Une de Clarin du 19 janvier 2015
Une de Clarin du 19 janvier 2015

Quoiqu'il en soit, pour le politologue argenti, Atilio Boron, si la première victime est évidemment Nisman, la deuxième, ce sont aujourd'hui les familles des victimes de l’attentat et la troisième, le gouvernement argentin. Commotion politique, c'était d'ailleurs le titre hier à la Une du quotidien de Buenos Aires CLARIN. Désormais, notre pays est orphelin, renchérit ce matin son confrère LA NACION. Cette mort a plongé la nation toute entière, dit-il, dans la suspicion. La suspicion et la honte. Car non seulement il s’est passé deux décennies, sans que les auteurs de l’attentat n’aient été arrêtés et jugés, mais aussi parce qu'il apparaît clairement et aux yeux de tous que le pouvoir a tout fait depuis pour que la vérité ne puisse jamais éclater. Et d'en conclure, le temps nous dira si les jours qui viennent s’écouleront à nouveau sans que rien ne se passe ou s’ils nous apporteront enfin la réparation dont nous avons tous besoin.

Toujours est-il qu'hier, la mort suspecte du procureur a réveillé le bruit des casseroles, peut-on lire encore ce matin en une du journal CLARIN, après que des milliers de personnes ont manifesté dans les rues de la capitale sous le slogan "Je suis Nisman".

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