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Quand l'Amérique retrouve ses démons de l'héroïne.

5 min

Par Thomas CLUZEL

Si la mort dimanche dernier à 46 ans de Philip Seymour Hoffman, dans son appartement de ­Manhattan, pourrait apparaître comme l’acte isolé d’un acteur oscarisé qui a succombé à une rechute dans l’addiction, le triste épisode n’est pourtant que l’aspect le plus visible et médiatisé d’un phénomène qui est en train de ronger l’Amérique et que les spécialistes décrivent déjà comme une épidémie : l’explosion de la consommation d’héroïne. La mort de l'acteur américain illustre la résurgence de cette drogue aux Etats-Unis, prévient notamment le WALL STREET JOURNAL.

Le nombre d'héroïnomanes est passé entre 2007 et 2012 de 373 000 à 669 000, soit une hausse de 80 % en cinq ans, estime le ministère de la Santé américain. Et le nombre de personnes décédées à la suite d'une overdose a augmenté de 55 % depuis 2000. En clair, alors que les scènes de junkies et de dealers, hantant les avenues de l’Upper West Side de New York ou des environs de Times Square dans les années 1970 semblent évoquer une époque révolue et même si la drogue illégale la plus utilisée aux Etats-Unis demeure aujourd'hui la marijuana, le fléau de l'héroïne est loin d’avoir été éradiqué.

Au point d'ailleurs que le mois dernier, le gouverneur démocrate du Vermont a consacré l'intégralité de son discours annuel à la grave crise que connaît son Etat en matière de toxicomanie. Un signe, écrit le NEW YORK TIMES, de la gravité de la situation. Deux fois plus de personnes sont mortes d’une overdose liée à l’héroïne en 2013 que l’année précédente, a-t-il martelé. Depuis l’an 2000, le Vermont a enregistré une hausse de 770% du nombre de toxicomanes. Enfin dernier chiffre, 80% des personnes incarcérées dans cet Etat du nord-est, connu pour sa nature et ses stations de ski, ont commis un crime lié à la consommation de drogues illégales.

Or le Vermont n'est pas le seul Etat concerné, s’inquiète le quotidien américain, qui rappelle que depuis plusieurs années, les autorités s'alarment d'une forte augmentation de la délinquance liée à la consommation de drogues dures dans tout le pays et notamment dans les 6 Etats que composent la Nouvelle-Angleterre, mais aussi dans le Maryland. Baltimore, ville forte de 621 000 habitants, compterait aujourd'hui 48 000 héroïnomanes, soit près de 8% de la population.

Il faut dire, précise à son tour le correspondant du TEMPS de Genève, que s’il y a 30 ans la consommation d’héroïne concernait avant tout les villes et zones urbaines, elle s’est aujourd’hui démocratisée et affecte même les zones rurales et les banlieues, riches ou pauvres. Toutes les couches de la société sont happées par le phénomène. L'héroïne n'a désormais aucune limite géographique ou démographique et touche à peu près tous les segments de la société, renchérit à nouveau le WALL STREET JOURNAL. Et si les consommateurs sont de plus en plus jeunes, ils tendent aussi à être plus aisés.

Quant aux causes du fléau, elles sont multiples. Ce retour de l'héroïne est en partie dû à l'augmentation du prix et à la difficulté d'accès aux antidouleurs qui ne sont délivrés que sur prescription. Depuis quelques années, les autorités américaines ont en effet intensifié la répression contre l’utilisation abusive d’antalgiques et ont agi auprès des médecins qui prescrivent ce type de médicaments. Du coup le prix de ces antidouleurs est devenu prohibitif. Une pilule de 80 mg d’OxyContin, par exemple, coûte près de 100 dollars alors que l’héroïne, dans la rue, coûte de moins en moins cher. A New York, un sachet s’achète pour 6 dollars. En Nouvelle-Angleterre, il se vend pour 30 voire 40 dollars. Or la corrélation est indéniable. Tandis que la consommation d’antidouleurs a chuté, celle d’héroïne a augmenté en proportion. Ils étaient 566 000 à utiliser régulièrement de l’OxyContin en 2010 et leur nombre a chuté à 358 000 en 2012. Mais le lien entre les deux drogues est même plus étroit. Environ 80% des Américains ayant recouru à l’héroïne pour la première fois avaient déjà consommé auparavant des antalgiques autorisés sur prescription.

Autre explication : la production d'héroïne a également explosé. Le Mexique, notamment, qui à côté de la Colombie reste un gros fournisseur des Etats-Unis a fortement accru sa production ces dernières années, stimulant ainsi la consommation américaine. La poudre blanche noie désormais tout le pays, même si à la frontière américano-mexicaine, les saisies se multiplient. Entre 2008 et 2012, elles ont augmenté de 242 %.

Enfin autre motif d'inquiétude, les consommateurs d'aujourd'hui achètent souvent la drogue sous une forme plus pure que dans le passé. Les doses sont donc plus fortes et du coup plus dangereuses. A New York, toujours considérée comme une plaque tournante et où le phénomène est en pleine résurgence, des laboratoires, notamment dans le Bronx, sont restés très actifs pour couper une héroïne souvent plus pure qu’il y a trente ans. Certains auraient une capacité de production quotidienne de centaines de milliers de sachets, qui portent des noms aussi surprenants que «Governement shutdown» ou bien «Olympics 2012». Dimanche dernier, au domicile de Philip Seymour Hoffman, outre des seringues utilisées retrouvées dans une poubelle, la police a saisi des dizaines de petits sachets estampillés «As de cœur» et «As de pique».

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