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Quand Super Mario fait tourner la planche à billets.

4 min

Par Thomas CLUZEL

Une décision historique. C'est ainsi que l'hebdomadaire britannique THE ECONOMIST a d'ores et déjà qualifié l'annonce que tout le monde attend aujourd'hui : le lancement par la Banque Centrale Européenne d'un ambitieux programme de rachat d'obligations souveraines, destiné à relancer la croissance. Pour les analystes de la banque américaine « Bank of America » ce sera même à coup sûr la semaine la plus importante de l’année. Et pourquoi ? Parce que si les Etats-Unis ont déjà racheter de la dette d’Etat via leur banque centrale (la Fed), la BCE, elle, n’a encore jamais tenté l’aventure. Au point, d'ailleurs, que pour avoir ainsi recours à une mesure non conventionnelle, en clair, faire marcher la planche à billets, le président de la Banque Centrale Européenne, Mario Draghi, avait du préalablement obtenir le soutien de la Cour de Justice de l'UE.

La Banque Centrale devrait donc a priori émettre une grande quantité de monnaie, afin de racheter sur les marchés plus de 500 milliards d'euros de dettes souveraines. Plus exactement, rapporte THE WALL STREET JOURNAL, le directoire de la BCE aurait proposé de lancer à compter du mois de mars, un plan d'achats d'obligations d'un montant de 50 milliards d'euros par mois pendant un an, ce qui porterait même à 600 milliards le montant total de ce plan d'assouplissement. Et même si la Banque Centrale a refusé de commenter les informations du journal, les places boursières européennes, elles, ont d'ores et déjà effacé une partie de leurs pertes aussitôt après la publication de l'article.

Mais à quoi doit servir cette injection de liquidités ? Réponse : inciter les banques à prêter de l'argent, ce qui pourrait relancer l'économie mais aussi faire baisser l'euro et dans le même temps remonter les prix. Car la BCE s'inquiète, en effet, de voir aujourd'hui la zone euro s'orienter vers la déflation, ce qui ferait disparaître tout espoir de croissance. En d'autres termes, précise LE TEMPS de Genève, en rachetant des titres étatiques, la Banque Centrale espère obtenir un double effet : que l’argent disponible sur les marchés soit réinvesti dans l’économie réelle pour relancer la croissance et refaire démarrer l’inflation, mais aussi que la valeur de l’euro baisse afin de relancer les exportations.

Seulement voilà, ces effets attendus sont aujourd'hui mis en doute par de nombreux analystes pour qui, l’achat de dette n’aura d’influence ni sur la croissance, ni sur l’inflation mais tout au plus sur la valeur de l’euro. Or la monnaie unique a de toute façon déjà reculé et notamment face au dollar.

Reste que si des doutes subsistent quant à l'effet escompté sur l'économie réelle, la BCE a-t-elle seulement le choix ? Non répond l'éditorialiste madrilène d'EL MUNDO. C'est même le dernier moyen qu'il lui reste, dit-il, pour relancer la croissance. Et d'ailleurs, on ne peut pas dire franchement que les marchés financiers ou même le monde politique soient parvenus jusqu'à présent à remettre en marche le moteur économique. Et voilà pourquoi, estime à son tour son confrère belge DE TIJD, cité par Eurotopics, quand bien même l'unique mission de la Banque centrale est effectivement de veiller à la stabilité des prix, l'institution doit aujourd'hui recourir à des mesures inhabituelles afin d'empêcher que l'économie de la zone euro ne soit aspirée par le chaos ambiant. En clair, même si le remède de Super Mario comporte des effets indésirables, admet le journal de Berlin BERLINER ZEITUNG, si l'on dit non à tout, alors cela revient à priver de traitement un patient gravement malade.

Pour autant, si l'on considère que la nécessité d'un assouplissement quantitatif ne doit plus faire débat, une question demeure rappelle IL SOLE : comment mettre en œuvre cette mesure ? Car pour convaincre notamment l’Allemagne, extrêmement réticente à ce que la BCE soutienne indirectement la dette de certains Etats, une solution de compromis devrait être annoncée aujourd'hui, précise THE FINANCIAL TIMES : les banques centrales des 19 pays de la zone euro seront responsables de la dette de leur propre pays et de celle-ci uniquement. En clair, les banques centrales nationales ne pourront racheter que les emprunts d'Etat de leur pays respectif, de sorte que les pertes ne soient pas réparties entre tous les membres de la zone euro. Une énorme concession faite aux Allemands et qui provoque d'ores et déjà une levée de boucliers, note le quotidien économique repris par le Courrier International. Et pourquoi ? Réponse de son confrère belge L'ECHO : parce que cette version édulcorée pourrait entraîner de nouvelles spéculations contre les pays en difficulté de la zone euro et ainsi une reprise de la crise de l'euro. Même le FMI, par la voix de sa directrice générale, aurait fait part de ses doutes quant à cette concession faite à l'Allemagne. Plus le programme d'assouplissement sera mutualisé et plus il sera efficace, a déclaré Christine Lagarde. C'est à dire, très exactement le contraire de ce qui se dessine aujourd'hui.

Enfin on retiendra tout de même que la solution aujourd'hui à la déflation est donc l'inflation, avant sans doute de devoir recourir à nouveau à la désinflation. Ce qui fait dire au journal de Vienne DIE PRESSE, que nous recourons finalement toujours au même remède, dont nous attendons toutefois des résultats différents. Or c'est ainsi qu'Einstein avait défini la folie.

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