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Quelle Europe voulons-nous ?

5 min

Par Thomas CLUZEL

Tandis que des centaines de milliers de personnes descendent dans les rues de Kiev, parce qu’elles veulent davantage d’Europe, une question se pose, écrit la TAGESZEITUNG : dans quelle capitale occidentale un tel phénomène serait-il possible aujourd’hui ? Car à l'Ouest, reconnaissons-le, cela fait si longtemps que nous sommes dans l'Union Européenne, que beaucoup de gens non seulement se sont lassés de l'Europe mais ont perdu, qui plus est, leur enthousiasme. Autrement dit, précise le quotidien danois POLITIKEN, ceux qui manifestent aujourd’hui dans les rues de Kiev voient dans l'UE l'espoir d'un avenir que l'Ouest, de son côté, a oublié.

En somme, alors qu’au sein de l’UE, où il n'est plus question que de plans de sauvetage et de programmes conjoncturels, l’europhilie a pris du plomb dans l’aile, les Ukrainiens, eux, nous rappellent aujourd’hui ce que l'Europe est censée représenter : une communauté d'Etats démocratiques et libres, partageant les mêmes valeurs.

Et cette situation, pour le moins paradoxale, est encore plus flagrante, d’ailleurs, si l’on compare le niveau de mobilisation en Ukraine et en Bulgarie. Tandis que les Ukrainiens, que l'on croyait attardés et barbares réagissent et sont même prêts à verser leur sang, chez nous, en revanche, déplore le portail SVOBODATA, une quarantaine de manifestants à peine restent encore mobilisés. Et pourtant, la situation n'y est pas moins problématique qu'en Ukraine. Elle est même peut-être pire, puisque la Bulgarie, membre de l'Union Européenne, est dirigée par des individus qui font tout pour compromettre son appartenance à l'UE, là où en Ukraine, les manifestants protestent contre un gouvernement qui, à leurs yeux, les prive d’un avenir prétendument européen.

Alors comment expliquer une telle situation ? Est-ce parce que la crise économique et financière de ces 5 dernières années a laissé une trace si profonde dans l’UE qu'elle a conduit à l'affaiblissement du sentiment de destin commun ? C'est en tous les cas, ce que semble penser le quotidien madrilène EL PAIS, cité par Presseurop. L’ouragan financier, dit-il, a marqué l’âme européenne. Avec le temps, les certitudes ont été ébranlées et les tabous violés, nous avons outrepassé les lignes rouges et réécrit les règles d’or, de sorte qu'une vilaine cicatrice traverse à présent tout le continent. Désormais, les anciens et les nouveaux stéréotypes ne manquent pas, qu'il s'agisse des mensonges grecs ou de la délirante exubérance espagnole, sans oublier l’hégémonie égoïste allemande. Et voilà comment, dans la bataille, l’Europe a donc peu à peu perdu les Européens. Et voilà pourquoi les responsables sont aujourd'hui sur leurs gardes face à la montée du désenchantement, à six mois seulement des élections européennes. Si l’on en croit les derniers chiffres de l'Eurobaromètre, 60 % des Européens interrogés disent ne pas faire confiance à l’UE, contre 31% avant la crise. Et le problème, c'est que ni les dirigeants politiques nationaux ni les institutions européennes, n’ont aujourd’hui le pouvoir suffisant pour regagner la confiance des Européens.

En clair, les troubles aujourd'hui ne seraient pas économiques, ou du moins pas seulement, mais plutôt politiques et même institutionnels. Une crise de la gouvernance. Même analyse pour le quotidien roumain DILEMA VECHE. La crise de l'euro et l'austérité, dit-il, ont fini par porter directement atteinte à la crédibilité de l’ensemble des institutions européennes et donc à la crédibilité du projet européen même.

Or c'est dans ce contexte, que pour la première fois, les citoyens de l'UE auront la possibilité l'an prochain de décider indirectement de la personne qui occupera le poste de président de la Commission européenne. Le Conseil européen proposera en effet un candidat pour cette fonction, en tenant compte, bien entendu, des résultats des élections. Et la proposition sera ensuite soumise à l'approbation du Parlement. Autrement dit, les candidats à la présidence de la Commission vont être mis dans l'obligation d'aller chercher du soutien au sein des Etats membres, à l'instar des dirigeants locaux lors des élections nationales, ce qui devrait, a priori, stimuler le débat et rapprocher la problématique européenne du citoyen.

Dès-lors, comment comprendre qu'à quelques mois seulement des prochaines élections, la même Commission Européenne vienne de décider de fermer l’un des tous premiers sites d’information indépendants sur l’UE, Presseurop, quitte non seulement à mettre pas moins de 70 personnes au chômage, mais aussi à priver les citoyens européens d’un précieux outil de participation à la vie démocratique de l’UE. Le site d'information qui depuis 2009 sélectionne tous les jours et traduit en dix langues les articles concernant l'actualité européenne de plus de 200 titres internationaux, fermera ses portes le 20 décembre prochain. Une aberration, lorsque l'on sait que ce portail d'information participe à la démocratisation de l'UE et crée des ponts entre les peuples européens, ceux là même qui n'ont jamais été aussi défiant vis à vis des instances européennes. A quelques mois d'échéances, dont tout le monde prédit qu'elles seront marquées par une abstention record, cette décision est donc évidemment un très mauvais signal, pire encore, elle est dévastatrice.

C'était d'ailleurs l'objet récemment d'un article publié par le magazine en ligne autrichien Eurozine, cité par Eurotopics. Alors que les élections s'inscrivent dans un contexte extrêmement difficile, notamment parce que la crise n'est pas uniquement de nature économique mais également démocratique, la seule manière de lutter efficacement contre l'euroscepticisme, dit-il, est de privilégier un échange intellectuel international. Or la possibilité d'y parvenir serait justement d'intensifier les échanges entre les revues d'Europe. Car plus que tout autre média, celles-ci se rapprochent de l'idéal de l'espace public européen. Et pour la société, conclue le magazine, cela constitue un investissement indispensable dans l'esprit démocratique et cosmopolite.

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