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Règlement de comptes à Bunkerville.

4 min

Par Thomas CLUZEL

C'est l'histoire d'un cowboy de 67 ans, érigé en figure américaine de la fronde anti-fédérale et d'une mobilisation populaire qui se dit patriote mais qui depuis quelques semaines vire à la milice populaire, transformant un ranch ordinaire, en un semi-village de forcenés, protégé par des ultrareligieux munis d'armes automatiques. Voilà pour le pitch.

Cliven Bundy, c'est son nom, est éleveur de vaches à Bunkerville, dans le Nevada, à une bonne heure de route de Las Vegas. Il a évidemment, le chapeau, les bottes et le ranch qui vont avec et surtout, précise le site BIG BROWSER, il mène donc une fronde obstinée contre le gouvernement qui lui demande, comme à tout bon vacher, de s'acquitter d'une taxe pour laisser ses bovins paître sur des terres dont l'Etat est propriétaire.

Sauf que le cow-boy n'entend pas se la laisser conter, écrit le LOS ANGELES TIMES, car selon lui, ses ancêtres sont arrivés avant le gouvernement fédéral sur ces terres. Autrement dit, il considère qu'il y a tous les droits et n'a pas a versé un centime pour le plancher de ses vaches. Il le dit, d'ailleurs, très clairement dans les colonnes de NEWSWEEK : nous sommes ici dans l'Etat souverain du Nevada. Et je respecte toutes les lois de l'Etat, mais je ne reconnais pas le gouvernement des Etats-Unis.

Et c’est ainsi que depuis 20 ans, il laisse son bétail paître tranquillement sur des terres fédérales en toute illégalité. Bien entendu, le Bureau américain de gestion des terrains publics lui a infligé toute une série d'amendes, qu'il n'a toujours pas l'intention de payer. Or le versement des arriérés s'élève tout de même désormais à plus d'1 million de dollars.

Du coup, face à l'obstination du sexagénaire, l'administration a décidé le mois dernier d’envoyer des hommes pour tenter d'encercler le troupeau, en arrêtant au passage l'un de ses 14 enfants et en agressant un autre. L'incident a été filmé. La vidéo s'est aussitôt répandue sur Internet. Et voilà comment un simple différend portant sur quelques têtes de bétail s'est transformé en point de ralliement pour toutes les organisations hostiles à l'Etat fédéral.

Il y a quelques jours, tandis que les autorités tentaient de confisquer le bétail, une véritable cavalerie de tout ce que l'Amérique compte d'anti-fédéralistes, de complotistes et autres adorateurs de Dieu a même débarqué. Des hommes armés, à cheval ou en pick-up, bien décidés à faire reculer le gouvernement. A cet instant, précise à nouveau le magazine NEWSWEEK cité par le courrier international, les agents fédéraux en tenue antiémeute, braquent leurs armes sur eux. La situation est au bord de l'explosion. Jusqu'à ce que l'administration ne décide finalement de faire marche arrière. « Nous avons pris la décision de mettre un terme à la saisie du bétail, car nous nous inquiétions sérieusement pour la sécurité des employés et du public », a notamment déclaré le responsable du Bureau de gestion des terrains publics.

Sauf que l'histoire récente nous fournit en réalité une explication supplémentaire, précise toujours l'hebdomadaire américain. Beaucoup sont convaincus que les autorités ne voulaient pas voir se reproduire les scènes tragiques de Waco en 1993 ou de Ruby Ridge, un an plus tôt, où à chaque fois le siège s'était terminé dans un bain de sang.

Quoi qu'il en soit, une fois les autorités boutées hors des terres, les frondeurs, eux, n'ont pas quitté la ville. C'est ce qu'on appelle à présent la bataille de Bunkerville, qui dure depuis plusieurs semaines. Rassemblés sous le mot d'ordre de patriotes, revendiquant leur défense de la souveraineté, les miliciens se promènent aujourd'hui la mitraillette à l'épaule et patrouillent même au-delà des limites de la propriété, installant parfois des points de contrôle, rapporte le LOS ANGELES TIMES, au point d'affoler les populations environnantes, précise son confrère de Las Vegas THE SUN.

Or jusqu'à il y a peu, les frondeurs avaient le soutien des républicains, car tout comme de nombreux Etats des Grandes Plaines et du nord du Midwest, le Nevada est un bastion coriace de la civilisation du Far West, un passé à l'origine d'une forte tendance à l'autonomie et à l'individualisme tenace et surtout à la méfiance vis à vis du gouvernement fédéral. Or si à l'échelle nationale, le Parti démocrate est favorable à la centralisation, le Parti républicain, lui, penche davantage pour la décentralisation. En témoignent, d'ailleurs, les lois sur le contrôle du port d'armes à feu notamment ou toute autre politique où le gouvernement est perçu comme tentant d'imposer des restrictions aux Etats.

Seulement voilà, les Républicains qui jusqu'à présent avaient applaudi à ses prises de position contre l'Etat fédéral ont été plutôt embarrassés par les propos du cowboy, lorsque celui qui dit agir sous l'effet d'une révélation divine s'est mis à tenir des propos racistes, qui lui ont fait perdre un peu de son aura dans l'opinion américaine. L'éleveur du Nevada a déclaré qu'il aurait peut-être « mieux valu pour les Noirs être des esclaves et ramasser du coton », des propos rapportés la semaine dernière par THE NEW YORK TIMES et qui ont évidemment aussitôt entraîné des rétropédalages embarrassés de quelques figures républicaines, précise le quotidien britannique THE GUARDIAN. De quoi conduire, notamment, un certain Rand Paul, sénateur républicain et possible candidat à la présidence en 2016, à prendre ses distances avec le cowboy, ou dit autrement à manger son chapeau.

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