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Revue de presse internationale

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Par Thomas CLUZEL

Tandis qu'à Soma, dans l’Ouest de la Turquie, des haut-parleurs égrènent les noms des 283 mineurs tués mardi dans l’explosion d’une mine de charbon et que alors des dizaines de cadavres sont ensevelis dans des rangées de tombes fraîchement creusées, un immense cercueil comme le décrit HÜRRIYET, des milliers de manifestants se sont rassemblés, hier, à Istanbul mais aussi Ankara, accusant la politique du gouvernement d'être à l'origine de ce drame.

Bien sûr, beaucoup de choses peuvent expliquer cette tragédie, précise aussitôt le journal turc RADIKAL, cité par le Courrier International : cela peut être dû à des négligences, au recours à une sous-traitance incontrôlée ou liée à une croissance effrénée, mais la raison principale, dit-il, c'est que la Turquie n'applique toujours pas une politique de tolérance zéro vis-à-vis des accidents de travail. Et de préciser que cela fait 19 ans qu'elle refuse notamment de signer la convention de l'Organisation internationale du travail relative à la santé et à la sécurité dans les mines. Et dès lors que des mesures concrètes ne sont pas adoptées, on se réfugie derrière la prétendue fatalité des risques mortels liés au métier de mineur, ce qui est juste pour nos dirigeants, écrit le quotidien, une façon de fuir leurs responsabilités.

Voilà pourquoi, selon la confédération des syndicats de la fonction publique, la catastrophe de mardi dernier ne serait pas un accident mais un assassinat. Pour eux, la tragédie de la mine de Soma est un crime du gouvernement, écrit DIE TAGESZEITUNG, le journal de Berlin pour qui l'accusation est pleinement justifiée. Et pourquoi ? Parce que sous le régime de l'AKP, de nombreuses structures ont été privatisées, dit-il et les conditions de travail se sont dégradées. Autrement dit et même si la Turquie a connu un boom économique depuis l'arrivée au pouvoir d'Erdogan, reconnait le journal, en revanche, dans les mines, mais aussi les chantiers navals ou l'industrie textile, les employés risquent leur santé et même leur vie. Même analyse pour son confrère de la FRANKFÜRTER ALLGEMEINE ZEITUNG : la Turquie connaît certes la croissance et la prospérité, mais elle n'est pas encore un pays qui offre la sécurité.

Pour sa défense, précise le journal turc ZAMAN, le gouvernement a notamment répondu que la mine de Soma avait été inspectée huit fois au cours des quatre dernières années. La dernière inspection remontait à il y a deux mois, et les inspecteurs avaient alors décrit un lieu de travail «de première classe». Sauf que dans une interview de 2012, rappelle pour sa part LE TEMPS de Genève, ce même dirigeant se félicitait d’avoir divisé par cinq ses coûts de production grâce aux méthodes d’opération du secteur privé. Or ce sont précisément ces méthodes d’opération qui sont une nouvelle fois mises en cause avec le drame de Soma.

Et d'ailleurs, interroge le journal TARAF, si cette mine répondait aussi parfaitement à tous les critères de sécurité, ainsi que le laissent entendre les autorités, alors pourquoi ce transformateur a-t-il explosé ? Et surtout, pourquoi le gouvernement s'obstine-t-il à ne pas vouloir mettre la question des accidents de travail à l'ordre du jour du Parlement ?

Car trois semaines seulement avant l'accident, le Parlement avait en effet refusé de former une commission pour faire un état des lieux sur la sécurité des mines en Turquie. Les propositions soumises par les trois partis d'opposition ont toutes été refusées par l'AKP. D'où ce commentaire signé cette fois-ci du journal MILLIYET : A Soma, dit-il, la mort s'était annoncée bruyamment, avec tambours et trompettes depuis qu'une commission d'enquête parlementaire avait été rejetée.

Mais plus encore peut-être, ce qui explique aujourd'hui la colère de la population, ce sont les mots du Premier Ministre, lequel tout en refusant d’admettre que l’Etat a failli a estimé que les accidents miniers sont des choses ordinaires. Mercredi, sur le lieu du drame, Erdoğan a déclaré que de tels accidents se produisaient en permanence dans les mines et partout dans le monde, allant même jusqu'à évoquer des exemples datant du 19ème siècle. Il est proprement honteux de parler de normalité, s'indigne alors le quotidien milanais IL CORRIERE. D'autant, renchérit son confrère du portail d'information grec LEFT, que le Premier Ministre turc aurait pu ajouter aussi que les accidents miniers ont émaillé l'histoire du capitalisme, que les profits réalisés par les patrons sont réalisés avec le sang des travailleurs, et que les vies humaines sont souvent le carburant de la machine capitaliste.

Quoi qu'il en soit et face à la pire catastrophe industrielle qu'ait connue le pays, le gouvernement s'obstine donc à refuser d'assumer ses responsabilités. Les politiques se contentent aujourd'hui de présenter leurs condoléances et de souhaiter un prompt rétablissement aux survivants. Et pourtant, rappelle le journal TARAF, il y a quelques semaines à peine, le Premier ministre sud-coréen avait lui choisi de démissionner à la suite de l'accident d'un bateau dans lequel 188 personnes ont péri. Il avait même demandé pardon pour les négligences avérées lors de cette tragédie avant de quitter ses fonctions en expliquant qu'il ne pouvait plus dormir. Mais chez nous, pareille réaction est inimaginable, regrette l’éditorialiste avant d’ajouter : cela n'effleurerait même pas l'esprit de nos responsables.

Et le journal MILLIYET d’en conclure : la valeur qu'accorde un pays à la vie humaine, dit-il, est un indice de sa maturité démocratique. Or dans un pays qui attribue aussi peu d'importance à la vie humaine, le combat démocratique s'annonce à présent difficile.

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