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Revue de presse internationale de Claude Guibal

5 min

Si je vous dis "la vache qui rit", savez vous à qui je fais allusion? Vous souvenez-vous de qui était-ce le surnom?

C'était ainsi que les égyptiens surnommaient Hosni Moubarak, eut égards au sempiternel sourire un peu vide qu'il arborait lors des cérémonies officielles. Et si je vous dis maintenant Morsillini? Oui, Morsillini, comme Mussolini?

Eh bien c'est le sobriquet dont l'opposition égyptienne affuble désormais le nouveau président égyptien, Mohamed Morsi, ce frère musulman devenu le premier président civil et démocratiquement élu d'Egypte...

Et il est, ce Mohamed Morsi, l'homme le plus important du Proche-Orient. Ca c'est le magazine américain Time qui l'affirme. Son visage barbu s'affiche en une de l'hebdomadaire en cette semaine où Mohamed Morsi fait face à son moment de vérité. Remontons le temps, oh, juste quelques jours à peine. L'offensive israélienne sur Gaza vient de se terminer et la communauté internationale, Etats-Unis en tête rend hommage à l'action du président égyptien, principal artisan d'un cessez-le-feu qui, et c'est la première fois, rappelle le Time, lui vaut à la fois le respect du monde et celui de ses propres concitoyens...

Pas mal pour un homme qualifié d'apparatchik revêche et sans grande envergure il y a encore six mois, avant qu'il soit élu à la tête du plus grand des pays arabes...

Et de quoi rassurer la communauté internationale qui cherchait de la continuité au Proche-Orient, en espérant que l'Egypte continue de jouer son rôle de modérateur dans le processus de paix, comme au temps d'Hosni Moubarak. Eh bien, pour ce qui est de la continuité, pour le coup, on a été servi! Le lendemain même de ce joli coup diplomatique, voilà donc Mohamed Morsi qui s'empare, par décret du pouvoir législatif qu'il place sous son contrôle, s'arrogeant une immunité qui le met au dessus des lois, Et hop, voilà l'Egypte revenue au bon vieux temps de la dictature et plus encore... Stupeur générale, malaise de la communauté internationale qui ne sait sur quel pied danser, et fureur absolue de l'opposition égyptienne, libéraux révolutionnaire et nostalgiques de l'ancien régime. Les égyptiens, depuis la nuit des temps, sont les rois de la nokta, la blague acerbe et bien cynique et le quotidien Al Masry al Yom rapporte la pique qui fait ricaner dans tous les cafés du Caire: Morsi est vraiment un pharaon, il a des pouvoirs divins, il a réussi le miracle d'unir l'opposition!

Cette opposition en effet elle occupe en ce moment même la place Tahrir où des dizaines de milliers d'Egyptiens vont se réunir aujourd'hui pour protester contre ce président qu'ils jugent pire que Moubarak. Le Time cite ainsi un officiel de la Maison Blanche qui s'interroge "nous allons vite savoir à quel genre de dirigeant" nous avons à faire. Le magazine dresse le portrait de cet ingénieur qui a gravi les échelons de la confrérie interdite et décrit sa récente habileté diplomatique. Il lui donne surtout la parole dans une longue interview où Mohamed Morsi parle de la complexité du monde comme d'un plat de spaghetti ou tant d'intérêts s'enchevêtrent. Le président égyptien s'étend sur la difficulté à créer des relations internationales où soient respectés les intérêts, l'histoire et les spécificités de chacun. Il part aussi dans de grandes digressions sur la planète des Singes, un de ses films préférés, qui montre que les être humains dit-ils doivent vivre ensemble... Il assure que les frères musulmans sont une organisation démocratique, et que l'Egypte, oui, est dans une situation délicate dit-il. On avance, on apprend doucement, on apprend comment vivre libre. "

Eh bien aujourd'hui sur la place Tahrir, au moment même où nous parlons, l'opposition égyptienne répond à cette interview. Elle répond par un mot: erhal, dégage. Elle répond par ces titres dans la presse, comme celui de l'hebdomadaire Rose al Youssef qui barre sa une d'un grand "nous n'accepterons pas un nouveau dictateur". Ironie de l'histoire, Rose al Youssef était l'un des journaux de propagande les plus acquis à la cause de Gamal Moubarak, fils du dictateur, aujourd'hui en prison...

L'Egypte gronde, l'Egypte tonne et face à ce tournant de l'histoire, elle se mobilise, aujourd'hui l'opposition qui manifeste, demain, les frères musulmans. Et en Turquie, le quotidien Horreyet prend la défense de Mohamed Morsi... finalement, avait-il vraiment le choix d'agir autrement s'interroge le journal. En juin dernier, lorsqu'il est élu, Mohamed Morsi hérite en effet d'une coquille presque vide puisque la justice a dissous le parlement, et que le pays n'a pas de constitution. Cette constitution en travaux est en train de s'achever. A quatre heures ce matin, l'assemblée constituante à qui Mohamed Morsi avait donné l'ordre d'accélérer brutalement le pas, a fini d'en voter chacun des articles. Elle ressemble à la précédente, cette constitution. Toujours la référence à la sharia, introduite par Anouar el Sadate, mais une sharia dont les contours pourraient interprétés différemment, peut être plus largement... Sans compter de nouvelles dispositions sur la liberté d'expression... Bref, cela le quotidien Hurriyet n'en parle pas, préférant renvoyer les opposants de Mohamed Morsi au temps, écrit-il du Moubarakisme. Aujourd'hui, dans sa prison de Torah, Hosni Moubarak, la vache qui rit, rappelez-vous, doit bien ricaner. Un rire jaune, au moment où Tahrir à nouveau s'enflamme...

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