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Revue de presse internationale de Ludovic Piedtenu

5 min

"Abdel Fattah est attablé dans une gargote, il n'attendait pas de visiteur : "Vous me voulez quoi, je parle à personne !". A moitié sérieux, il menace même de kidnapper les journalistes qui croiseraient sa route. Pourtant, il se laissera amadouer. En cette mi-novembre, à Antioche, dernière ville dans le sud-est de la Turquie avant la frontière syrienne, Abdel Fattah, c'est le nom de guerre qu'il s'est choisi, est le seul Français parmi les candidats étrangers au djihad en Syrie." Le Temps en Suisse l'a suivi pas à pas, durant une semaine, entre son arrivée à Antioche jusqu'à son intégration dans une unité de combattants syriens.Boris Mabillard de retour d'Antioche raconte :"Le jeune français, tout juste 25 ans, n'a pas de contacts en Syrie. Sa connaissance du conflit est sommaire, juste ce qu'il en a vu à la télévision. Il est à la recherche de gars comme lui qui considèrent que le djihad est une obligation religieuse. "Ses frères" dit-il. Et pour les rencontrer, le meilleur moyen est de traîner dans les halls des hôtels plutôt miteux des alentours de l'ancienne gare routière d'Antioche." "Les candidats étrangers au djihad sont moins nombreux qu'Abdel Fattah ne l'espérait, en tout cas plus discrets. En plus, aucun de ceux qu'il rencontre ne parle français; "dans une émission, ils disaient pourtant qu'il y avait beaucoup de Français dans la rébellion". En fait, ce sont en majorité des Libyens et des Libanais; quelques dizaines de franco-algériens et de Tunisiens. En tout, selon un rapport publié le 14 septembre par l'Institut suédois de relations internationales, il y aurait entre 800 et 2 000 combattants étrangers en Syrie, c'est-à-dire moins de 5% du nombre total de combattants, estimé à 40 000. La part de combattants étrangers, pour la plupart des islamistes, grandit à mesure que le conflit s'enlise et que la religion y prend un rôle prépondérant. Le djihad fait tâche d'huile" explique Le Temps ."Abdel Fattah s'est converti à l'islam il y a cinq ans, inspiré par quelques amis : "Au début, je n'y croyais pas vraiment, puis j'ai lu le Coran, j'ai étudié et découvert le salafisme. Le livre "Jihad : Expansion et déclin de l'islamisme" de Gilles Kepel m'a beaucoup inspiré; c'est un homme intelligent, il faudrait qu'il se convertisse à l'islam." Il a fait quelques séjours en prison. C'est là qu'il arrête son projet de rejoindre le djihad en Syrie. Même s'il avait songé au Yémen ou au Mali. Mais quelques amis l'en ont dissuadé. Au Yémen, lui a-t-on dit, "il n'est pas encore temps d'y mener le djihad. Et au Mali, difficile de s'y rendre, les combattants se méfient et ce n'est pas encore une vraie guerre." Et le journaliste suisse poursuit son récit jusqu'à l'arrivée d'Abdel Fattah en Syrie. Il y intégrera une katiba islamiste, une unité de combattants basée à Atmé de l'autre côté de la frontière. Abdel Fattah essaiera pour la première fois une kalachnikov. "La mort en théorie ne l'inquiète pas beaucoup : "Allah décide de la fin", dit-il. Mais il craint la souffrance physique : "On ne me capturera pas vivant, je préfère me faire exploser" .Et comme en écho à certaines informations de ce très bon reportage, The Daily Star au Liban évoque ce matin lui aussi ces djihadistes en Syrie.Mahmoud Abdelal, salafiste, qui s'est fait exploser en Syrie le mois dernier. Sa veuve, 26 ans, entourée de ses 5 enfants témoigne. Sa mère aussi très fière de lui. Et Ahmad Katib, le journaliste libanais, de rappeler les propos de la secrétaire d'Etat américaine Hillary Clinton qui s'inquiétait récemment "de ces extrémistes qui se rendent en Syrie" . Elle appelait l'opposition "à résister fortement aux efforts déployés par ces extrémistes qui veulent, je la cite, détourner la révolution syrienne." Beaucoup d'interrogations après la reconnaissance par la France, la Turquie, les monarchies du Golfe et la Grande-Bretagne (avant-hier) de l'opposition comme "seule représentante légitime du peuple syrien". Der Spiegel en Allemagne a choisi cette semaine de faire le portrait de ces rebelles syriens qui "ont soif de vengeance" ."Des rebelles qui ont perdu leur innocence" , titre l'hebdomadaire allemand. Référence à ce que l'observatoire syrien des droits de l'homme basé à Londres a lui même surnommé "le massacre de Sarakib" au sud-ouest d'Alep, le 1er novembre à un check-point. "Les rebelles n'ont pas hésité longtemps. Ils ont encerclé les soldats survivants et les membres de milices allongés au sol. Ils les ont tués. Ils étaient au moins 8, 11 selon d'autres sources" raconte Der Spiegel . Depuis, des membres de l'opposition se sont exprimés : "la revanche est la religion des lâches" .D'autres évènements similaires ont parfois été filmé et circulent sur internet. "Seule une poignée de journalistes étrangers est en mesure d'observer ce qui se passe réellement" estime Der Spiegel qui raconte comment ces vidéos suscitent à la fois "critiques et approbation" . Ou comment ces vidéos sont exploitées par exemple par la télévision Russia Today pour démontrer pourquoi Moscou devrait aider le régime d'Assad.Bref, conclut mon confrère allemand Christophe Reuter, "les reportages occidentaux sur la Syrie commencent à perdre de leur symétrie. Parce que la monstruosité du régime a changé les normes morales. Parce que des deux côtés, on tire sur l'autre, avec le sentiment que chacune des parties doit être évaluée à l'aune d'une violence qui ne fait que se généraliser" .

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