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Revue de presse internationale de Thomas Cluzel

5 min

Par Thomas CLUZEL

La scène se passe un lundi matin ... dans le centre de Dublin ... Dans une salle claire et spacieuse une vingtaine d’écolières revêtues d’un même pull bleu marine sont sagement assises sur des poufs colorés ... Nous sommes ici ... à Fighting Words écrit l’hebdomadaire britannique THE OBSERVER … un atelier d’écriture imaginé par le romancier irlandais Roddy Doyle et destiné aux jeunes de milieu défavorisé … « Fighting words » … littéralement : mots combattants … mais en réalité une expression dublinoise courante se rapportant aux mots qu’on emploie pour faire valoir un argument … Agées de 8 à 10 ans précise toujours l’article … les filles scrutent la pièce en silence les yeux grands ouverts .. « Qui d’entre vous peut me dire pourquoi vous êtes là ce matin ? » leur demande la femme qui se tient devant elles ... Une main se lève … hésitante ... « Pour écrire une histoire » ...

Alors si j'ai choisi de vous citer cet article ce matin ... et bien c'est parce que les irlandais ... tous les irlandais cette fois-ci sont appelés eux aussi à écrire une histoire ... Ce sera jeudi prochain ... à l'occasion d'un référendum pour ou contre le pacte budgétaire européen ... ce texte qui vise vous le savez à renforcer la discipline commune avec partout des "règles d'or" sur l'équilibre des comptes ...

Pour être tout à fait exact d'ailleurs ... certains électeurs habitant sur des îles isolées ont même déjà commencé à voter hier ... avec pour seuls « fighting words » donc « yes » or « no » ... Et pourtant ... ce référendum soulève des questions bien difficiles estime le quotidien libéral IRISH TIMES ... L'Irlande dit-il se trouve face à une décision difficile et fatidique ... Ceux qui sont en faveur du pacte doivent expliquer pourquoi celui-ci est nécessaire si l'euro doit survivre et l'Irlande rester un membre à part entière dans sa gestion ... Quant aux opposants ils doivent proposer une vision alternative ... car si les Irlandais ne participent pas au pacte budgétaire prévient aussitôt son confrère libéral IRISH EXAMINER ... ils doivent être conscients des conséquences que cela entraînera ... Autrement dit ... et au lieu d'être simplement contre parce qu'ils s'irritent à juste titre des nombreuses conséquences désagréables qu'entrainerait leur perte de souveraineté ... ceux qui s'opposent au pacte budgétaire doivent proposer une alternative viable pour financer l'Etat en faillite ...

Tâche difficile s'il en est ... puisque l'Irlande rappelle son confrère IRISH INDEPENDENT ... l'Irlande est le pays dont la dette privée est la plus élevée ... Les ménages irlandais sont 2,5 fois plus endettés que les ménages grecs ... de sorte que le taux de croissance de l'économie irlandaise devrait être six fois plus élevé que les taux demandés pour le remboursement de ses dettes ...

Voilà pourquoi un rejet du pacte serait fatal pour le pays tranche pour sa part la SUDDEUTSCHE ZEITUNG ... Alors bien sûr les spéculateurs peuvent une nouvelle fois se consacrer voluptueusement au déclin du pays et faire leurs paris ... Mais pour s'éviter un drame il n'existe aujourd'hui qu'une solution : un résultat clair ... Et le quotidien de centre-gauche d'insister : Il est dans l'intérêt suprême des Irlandais dit-il d'accepter le pacte ... sans quoi ils seront exclus des aides financières des fonds européens ...

Même analyse pour le quotidien de Varsovie GAZETA WYBORCZA ... Les gouvernements peuvent certes estimer qu'il est plus judicieux d'un point de vue politique de prendre la voie de la faillite contrôlée que de choisir l'austérité ... Sauf que seule l'austérité fera sortir l'Irlande de la récession ...

A l'inverse et dans un éditorial à lire sur le site de l'INDEPENDENT à Londres ... un journaliste britannique estime que ce nouveau traité censé ouvrir une nouvelle ère de responsabilité budgétaire n’est ni fait ni à faire ... et qu'il va même renforcer les tendances peu démocratiques de l’UE ... Ce nouveau pacte de stabilité est aujourd'hui imposé aux citoyens sous prétexte qu’il n’y a pas d’autres solutions comme aimait à le répéter une certaine Margaret Thatcher ... Et pourtant ... d’autres solutions existent comme par exemple ... laisser la Grèce faire faillite ... changer les règles de la BCE pour lui permettre de prêter de l’argent en dernier recours ... ou bien encore émettre des euro-obligations ...

En réalité renchérit son confrère de l'IRISH TIMES ... ce qui se joue ici c’est la transformation de l’idéologie néolibérale en loi immuable ... Or est-ce vraiment une bonne idée d’accorder à une orthodoxie à la mode le statut de loi immuable ? ... C’est la preuve de la stupidité d’une idéologie qui refuse d’admettre l’ombre de l’éventualité qu’elle puisse se tromper écrit le journal ... Et d'ajouter encore ... c’est du vulgaire opportunisme idéologique qui profite de la crise pour transformer une vision partisane de l’économie en un fait incontestable ... Le traité fiscal n’a rien à voir avec les “faits” ... C’est une opinion de droite à laquelle on confère force de loi ... Le déficit structurel est une interprétation extrêmement controversée de données complexes ... et vouloir en faire un concept légal est une absurdité écrit toujours l''IRISH TIMES ... Mais surtout poursuit l'article ... la question de savoir s’il existe ou non un niveau acceptable de dette publique est largement sujette à caution ... La réponse dépend toujours de circonstances ... comme la croissance économique ... la démographie ... la stabilité politique ... Au Japon par exemple la dette publique représente 230 % du PIB ... près de quatre fois plus que le plafond de la zone euro ... Et les marchés dont les avis sont censés être pour nous parole d’évangile n’ont pas l’air de s’en soucier ... Le traité fiscal part donc du principe que les circonstances sont sans importance ... Il adopte des règles pour l’essentiel arbitraires sur la dette ... et les métamorphose en idoles devant lesquelles il nous oblige à tous nous prosterner ...

D'où cette conclusion du SOIR de Bruxelles ... Ce référendum tant prôné et si souvent présenté comme le parangon d’une vraie démocratie souffre de plusieurs disgrâces ... la première étant que tout scrutin de cette sorte a pour effet de fracturer le corps social en segments antagonistes ... Seuls des « oui » ou des « non » butés et inconciliables ont droit aux comptages ... Or la démocratie c’est d’abord savoir s’accommoder des variantes ... des variables ... et des nuances ... Ne pas se contenter de l’opposition sommaire des « fighting words » ... des oui ou des non ... alors qu’elle peut s’enchanter des ... peut-être.

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