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Revue de presse internationale de Thomas Cluzel

5 min

Par Thomas CLUZEL

C'est un jour qu'on n'oublie pas ... Comme tout le monde … c'est par le son nasillard d'un transistor que nous avons appris le soir du 18 mars l'aboutissement des négociations … et la signature des accords d'Evian … Je me souviens notamment de l'enfer que nous avons vécu quelques heures plus tard au petit matin … A croire que l'armée colonialiste avait décidé d'épuiser tous ses stocks de munitions avant l'entrée en vigueur du cessez-le-feu … Elle avait allumé dans le ciel et sur terre un brasier démentiel ... Il me semblait que le colonialisme déversait ses dernières barriques de fiel ... Et puis, brutalement … on aurait dit que le monde alentour s'était éteint ... Un silence à couper le souffle s'était fait... Midi toquant … le déluge cessa … C'est je crois le plus beau de tous les silences qu'il m'ait été donné d'apprécier ... Ainsi s’exprime ce matin l’une des grandes figures de l’indépendance de l’Algérie … redouté par ses ennemis et respecté par ses compagnonsle commandant Azzedine dans les colonnes du Courrier International … l’hebdomadaire qui consacre cette semaine sa une à l’Algérie … 1962 – 2012 … 50 ans d’indépendance racontée au travers de témoignages reportages et analyses rassemblés par l’équipe du quotidien EL WATAN … à commencer donc par cet article intitulé : été 1962 le mauvais départ …

Car de cet été qui devait tracer la voie à tous les espoirs est né dans la douleur un Etat algérien … qui garde encore à ce jour les stigmates du viol de l’esprit de la révolution … A peine la fin de la guerre pour l’indépendance proclamée … tandis que les clairons du cessez le feu résonnent encore comme la fin du cauchemar colonial et de la servitude … alors que les Algériens dansent et chantent dans les rues se délectant de ne plus être des sous citoyens ou des indigènes … et bien une autre guerre est déjà en préparation … Très vite l’armée va en effet prendre le dessus sur le politique et arracher le pouvoir par la force … trahissant ainsi l’esprit de la révolution … A la démocratie espérée peut-on lire toujours dans les colonnes du journal d’Alger … le pouvoir militaire a opposé les coups de force et la violence … A l’autodétermination du peuple … l’armée a opposé la dictature … Et à la liberté … la junte a opposé la censure et la fermeture … Voilà pourquoi écrit l’éditorialiste … l’indépendance aura toujours un goût d’inachevé … car 50 ans plus tard … l’Algérie libérée du colonialisme espère toujours tenir la promesse de fonder un Etat démocratique …

Alors bien évidemment … ironie de l’histoire … il est difficile de ne pas voir dans cette analyse de l’indépendance usurpée … dévoyée … confisquée à la fois par l’armée mais aussi les ambitions personnelles comme une anticipation en somme des révolutions actuelles … Sans compter … que si l’Algérie elle n’a pas eu sa part de printemps arabe … elle pourrait bien connaître en revanche lors du prochain scrutin la même issue que celle des dernières élections qui ont eu lieu en Egypte … en Tunisie et au Maroc … D’où le titre de cet article : le printemps des islamistes arrive … Tous les pronostics donnent en effet les partis islamistes vainqueurs avec l’abstentionnisme pour seul rival … Car dans l’opposition … l’usure léguée par les luttes inabouties des 20 dernières années a affaibli et divisé les partis dits démocratiques … De quoi désorienter les Algériens … qui du coup transforment leur défiance vis-à-vis du politique en aversion et laissent prédire un niveau élevé d’abstention le 10 mai prochain … une abstention qu’il sera difficile de dissimuler et encore moins de revendiquer comme le premier acte d’un renouveau démocratique …

Et pourtant ... et pourtant la jeunesse algérienne qui oscille entre espoir et inquiétude n'a pas de mots assez durs pour qualifier les gouvernants qui selon leur expression se moquent d'eux depuis 50 ans ... Y'en a marre du mensonge et de la langue de bois s'insurge notamment Redouane dans cet autre article à lire toujours ce matin dans les colonnes du courrier international ... Au menu de leurs tourments figurent notamment ... les frustrations sociales mais aussi le piston conditionnant les embauches ... ou bien encore ces « tchippas » ... ces commissions indispensables pour faire de petites affaires ... On veut nous enterrer vivants s'écrie Adel ... Ils veulent faire de nous des voleurs renchérit Mohammed ... Ici on se sent dans une cage à tourner en rond dans la cité ... Alors oui ce pays nous l'aimons bien sûr mais nous y sommes à l'étroit ... Et Ahmed à son tour de confier : A mon âge je dois encore mendier de l'argent à mes parents ... et vous venez me parler d'indépendance ? ...

Bon c'est vrai confie le journaliste ... qu'interroger ces jeunes sans argent et sans travail ... sur leurs sentiments à l'approche de la commémoration du 19 mars ... c'est un peu comme demander à l'imam son appréciation du dernier album de Fella Ababsa ... La plupart en réalité feignent l'indifférence à l'approche de cet anniversaire affirmant avoir d'autres préoccupations ... Il faut dire aussi précise le journaliste ... que du combat des hommes du 1er novembre 1954 ces jeunes ne retiennent que de vagues notions apprises à l'école ... Certains confondent le 19 mars avec le coup d'Etat du président Boumedienne ... et la très grande majorité est incapable de citer un nom parmi les négociateurs des accords d'Evian ...

Au fond semble penser ces jeunes ... tout cela est une affaire de vieux ... 50 ans après la fin de la guerre ... cette jeunesse n'a pas de héros auxquels s'identifier ... pas de symboles ... pas de repères ... et pas même de rêves auxquels se raccrocher.

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