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Revue de presse internationale de Thomas Cluzel

6 min

Par Thomas CLUZEL

Cesaria Evora en concert à Lisbonne
Cesaria Evora en concert à Lisbonne Crédits : Nacho Doce - Reuters

Elle est partie un samedi ... jour de festivités par excellence ... Et depuis hier ... et jusqu'à ce soir toutes les fêtes ... toutes les manifestations publiques déjà programmées ont été annulées ... Les drapeaux à présent sont en berne ... et là-bas ... les radios continuent à diffuser en boucle le répertoire de celle qui contribua à faire connaître ... le petit pays ...

Partout où elle chantait ... Cesaria Evora portait le Cap Vert dans ses valises ... et dans ses cordes vocales ... Une voix chaude et généreuse écrit le quotidien AU FAIT MAROC qui rappellait la chaleur et la douceur de son île natale ... Toute son œuvre portait déjà en elle les germes de son propre avenir : l'amour ... la pauvreté ... et bien sûr ... la “sodade” ... la tristesse et le spleen ... Il y a peu ... précise le journal burkinabé L'OBSERVATEUR PAALGA ... elle avait déclaré en guise de résumé de sa vie : ce qui me ravit aujourd’hui ... c’est le bonheur d’avoir traversé toutes les souffrances ... pour mieux vivre ce que je vis maintenant ... Car après la pire des obscurités peut parfois jaillir la lumière ...

Improbable destin en effet ... que celui de cette enfant de violoncelliste décédé lorsqu'elle avait 7 ans ... et d’une cuisinière qui finit par la placer en orphelinat parce qu’il n’y avait plus rien à faire bouillir dans ses marmites ... A chaque fois écrit LE TEMPS en Suisse ... Cesaria se relèvera ... Ses jambes sont des mâts ... A 16 ans ... elle s’installe dans les bars et se fait payer en verres par des marins qui pleurent ... De sa voix de fond de cale elle est capable d’essorer les âmes les plus solides ... Elle chante les amours trahies ... la solitude et surtout ... l’éloignement ... L’obsession des anciens esclaves ... et désormais celle des travailleurs émigrés ... Les Cap-Verdiens de l’étranger s’échangent ses premiers enregistrements ... et fondent en larmes devant cette preuve ultime que leur archipel existe encore ... quelque part ... dans ce chant des récifs ... En 1988 ... José ... un ancien cheminot pleure à son tour dans une de ces boîtes lisboètes ... dont le parquet craque sous le poids de l’exil ... Elle ne bouge presque pas ... Ses yeux écartés ... La langueur triste ... Le contraire d’une diva ... Mais il sait en la voyant que son créole patiné a des résonances universelles ... Après avoir créé son propre label ... il ressuscite Cesaria ... et la fera entrer d’autorité dans les oreilles du monde ... La diva aux pieds nus ... souvenir d’un temps où les Noirs du Cap-Vert n’avaient pas droit de cité sur les trottoirs parce qu’ils n’étaient pas chaussés revient de 10 années de silence et d'amertume ... Quatre ans plus tard ... elle enregistrera Sodade ... qui devrait un jour être consacré hymne national du Cap-Vert ... En un seul morceau ... Cesaria Evora parvient à placer sur la carte cet archipel ... dix petites îles où il faut se battre pour l’eau douce ... et où le soufflet des accordéons seul rafraîchit l’air ambiant ... Sodade ... un chant de combat ... qui décrit le travail forcé organisé par la colonie portugaise ...

Triste ironie … la diva s’est éteinte samedi dernier au lendemain de l'inscription du Fado … au patrimoine immatériel de l'humanité … Alors bien sûr … précise le site MY EUROP … les puristes vous diront sans doute que Cesaria n’était pas une vraie chanteuse de fado … Mais peu importe … Tudo isto é fado … Elle aussi chantait la mélancolie … la nostalgie … et l’amour inaccompli ... Cesaria Evora comparait les chagrins d'amour avec les pluies ... après lesquelles quelque chose de nouveau pousse toujours ... Et des chagrins rappelle LE SOIR en Belgique ... elle a dû en vivre ... autant que des amours passagères ... de celles qui lui ont laissé des enfants nés chacun de pères différents ... et indifférents ... Depuis longtemps ... sa vie ressemblait à celle d'un chef de clan ... assurant le quotidien de ses proches ... La file était longue devant sa maison pour recueillir quelques miettes d’une fortune à laquelle elle ne s’habituait pas ... Elle ... arborait un nouveau sourire ... une rangée de dents de lait fabriquées pour elle ... tout en distribuant son argent à qui voulait une voiture ou un billet d’avion sans retour ...

Cesaria chante ... et chacun veut toucher de près ce secret magnétique qui transforme une petite femme au manteau boutonné ... en impératrice des nuits marines écrit encore LE TEMPS ... Elle apparaît en des clips télévisés ... sur des falaises à pic ... face à des soleils qui n’en finissent pas de se coucher ... Elle incarne quelque chose qui la dépasse : Pénélope face à la mer mais aussi Homère en personne ... L’héroïne tragique ... autant que la poétesse qui en fait le récit ...

A présent ... ils doivent s’en mordent les doigts ... ceux qui n’ont pu l’empêcher d’avaler des cargaisons de chips salées ... malgré une tension sommitale ... ceux qui n’ont pas osé cacher ses briquets lourds qui servaient à allumer cigarette sur cigarette ... Hélas commente son confrère ivoirien du journal LE PATRIOTE ... Cesaria a fini par perdre l’ultime combat qu’elle menait ... celui contre le mal pernicieux qui la rongeait depuis quelques mois ... et qui l’avait obligé en septembre dernier à se retirer de la scène musicale ... « J’arrête tout ... Je n’ai pas de force ... plus d’énergie ... Je regrette infiniment de devoir m’absenter pour cause de maladie » confiait-elle récemment ... quelque peu amaigrie ... et avec un brin de tristesse ...

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