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Revue de presse internationale par Erwan Pastol

6 min

Dans le Telegraph britannique, le cartoon quotidien de Matt Pritchett est -comme tous les jours depuis deux semaines- consacré à l’affaire des écoutes téléphoniques :

On y voit un cadre encravaté de News International, le monsieur revient de vacances…Ensoleillées les vacances : on devine les marques de lunettes sur le visage, il doit bien avoir encore quelques grains de sable coincés entre les doigts de pied.

Il passe les portes de l’immeuble, s’accoude au comptoir d’accueil et, en attendant l’ascenseur, il bavarde avec l’hôtesse : « J’étais en vacances pendant quinze jours. Dites-moi, j’ai manqué quelque chose ? »

Une petite question simplette dont l’énormité saute à la figure de tous ceux qui n’étaient pas à la plage ces derniers jours, mais avaient le nez dans les gazettes, tendaient une oreille à la radio ou même jetaient un coup d’œil distrait à la télé.

Ce matin le quotidien italien Il Manifesto ressort la dernière Une de News of the World et se marre. « Adieu et Merci ». Ils croyaient sincèrement s’en sortir avec un « Adieu et Merci »… Mais ça ne fait au contraire que commencer !

Et ça s’emballe, relève pour sa part La Repubblica : Rebekah Brooks a été arrêtée hier, puis relâchée sous caution cette nuit, c’est désormais elle la protagoniste du feuilleton, elle, la directrice générale de News International, la filiale britannique de l’empire Murdoch - News Corporation.

La flamboyante rousse est à la Une de presque tous les quotidiens anglo-saxons, des Etats-Unis à la Grande-Bretagne en passant par l’Australie.

Les dessinateurs de presse s’en donnent à cœur joie :

Brooks étranglée par le scandale des écoutes dans l’Independent britannique. Sous le trait de Dave Brown, ses boucles cuivrées sont les fils Zentortillonnés de vieux combinés de téléphone, des fils qui lui enserrent le cou. Rupert Murdoch tente de les délier – en vain.

Le New-Yorker publie lui un dessin de Klaus Joynson sur le « système Brooks » : sous sa coupe, au propre comme au figuré, des politiques, des juges, des policiers qui espionnent pour le compte de la News International, un réseau occulte d’information dont les capillarités remontent à Brooks, et, dans le dessin, à sa chevelure bien sûr…

De la caricature au portrait, de nombreux quotidiens s’y essaient ce matin. On s’arrêtera sur celui de The Australian , le titre-phare du groupe Murdoch en Australie.

En guise de portrait, une hagiographie, une ode à l’employée modèle et à la journaliste dévouée. Aaaahhhh… Rebekah Brooks… une journaliste qui sait jouer des coudes, une femme qui sait user de son charme… Et The Australian de rappeler son histoire à succès, from rags to riches, partie de rien arrivée tout en haut : Son premier emploi dans un journal local du Cheshire puis son arrivée, à 20 ans tout juste, au News of the World . Elle y fait montre d’une volonté de fer qui impressionne ses collègues. Son premier rédacteur en chef, Piers Morgan, se souvient d’une anecdote qui est depuis devenue une légende à Fleet Street, au siège du tabloïd anglais. Brooks avait eu vent que le Sunday Times allait publier un gros scoop dans sa première édition dominicale. Ni une, ni deux, elle se déguise en femme de ménage, direction l’imprimerie du concurrent.

Elle fait semblant de nettoyer les toilettes pendant deux heures. Et dès que les premiers numéros sortent des rotatives, elle s’en saisit d’un, elle revient au plus vite à sa rédaction, s’approprie le scoop du Sunday Times qui sortira en Une du News of the World le matin…

Non décidément… nous ne partageons pas la même vision du journalisme, et, même, nous nous réjouissons de ce coup dur porté à la presse de caniveau assène le New-Yorker . Le magazine de la gauche américaine qui titre un très drôle « Noose of the World », littéralement la corde passée au cou du monde - la presse à scandale prise à son propre jeu s’achemine tout droit vers la potence.

Car des arrestations succèdent désormais aux révélations. Une douzaine depuis le début de l’affaire constate thefirstpost.uk , dont celle de Brooks elle-même, finalement libérée.

Mais l’affaire prend une nouvelle ampleur souligne le site de l’hebdomadaire The Week. Pour la première fois, un homme de pouvoir non directement lié à News International démissionne, et pas n’importe qui, le chef de Scotland Yard !

Les services de Sir Paul Stephenson employaient Neil Wallis, un ancien rédacteur en chef adjoint du New of the World comme consultant en relations publiques.

Or ce week-end le Guardian faisait état d’obstacles internes à Scotland Yard dans l’enquête sur ces écoutes illégales.

Des soupçons étayés par deux faits avérés aujourd’hui : Sir Paul a passé cinq semaines dans un hôtel de luxe dont Wallis était également le responsable communication, et entre 2006 et l’année dernière, le chef de Scotland Yard a rencontré dix-huit fois, en privé, la direction de News International.

Les révélations du jour sont plus politiques encore. Le Daily Mail avance que Rebekah Brooks serait directement intervenue dans le choix du directeur de communication du 10, Downing Street.

Le Premier ministre David Cameron penchait pour un journaliste de la BBC, Guto Harri.

Un coup de fil de Brooks lui aurait fait changer d’avis. Candidat suggéré ? Andy Coulson, ancien rédacteur en chef du News of the World . C’est finalement cette candidature qui sera retenue par David Cameron.

Ces ingérences sont une menace pour la démocratie, écrit Stéphane Bussard sur le site du Soir de Belgique. Elles le sont d’autant plus que Cameron n’est pas le seul à y avoir céder. Tony Blair considérait Murdoch comme le 24e homme de son cabinet. Gordon Brown, sur lequel le Sun et le News of the World se sont acharnés, n’en était pas moins un proche de Rebekah Brooks.

Mais Stéphane Bussard rapporte une scène qui, selon lui, marque la fin de la murdochratie. Mercredi dernier, dans une Chambre des Communes archi-comble et survoltée, David Cameron et Ed Milliband, leader des travaillistes, se font face, à trois mètres de distance l’un de l’autre. Le Speaker tente de dompter les fauves : « Order, order, order », assène-t-il.

Le premier ministre tourne sa veste devant tout le monde. En une déclaration, il fusille son ami Andy Coulson : « S’il a menti, il doit être jugé. » Puis il annonce la création d’une commission d’enquête indépendante et d’un code de conduite pour ses ministres : chaque rencontre avec des responsables médiatiques devra désormais être rapporté. Murdoch et son empire s’inclinent devant le parlement de Westminster. Pour la première fois, la politique semble reprendre ses droits.

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