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"Soumission" ou l'extension du domaine de la provocation

4 min

Par Thomas CLUZEL

Il y a quelques jours, le fondateur de Facebook a invité les internautes à l'accompagner dans sa nouvelle résolution pour 2015 : lire un livre tous les quinze jours. Faut-il en déduire que Mark Zuckerberg s'est donné pour mission de remplir les cerveaux du monde entier ? Quoi qu’il en soit, on attend désormais avec impatience de savoir si son nouveau club de lecture offrira ou non une place de choix au dernier roman de l’écrivain français le plus traduit et même le plus reconnu à l'international, selon THE GUARDIAN de Londres, j’ai nommé : Michel Houellebecq.

Majoritairement qualifié de provocateur, l’homme est partout dans la presse française mais pas seulement. Le site BIG BROWSER, notamment, relève le brouhaha houellebecquien vu par la presse étrangère. Car le sixième roman de Michel Houellebecq « Soumission » à paraître aujourd’hui a en effet d’ores et déjà déclenché, avant même sa sortie, une intense polémique médiatique sur le mode : œuvre provocatrice ou charge crypto-lepéniste, de la part d'un auteur qui déclarait en 2001, que «la religion la plus con, c'est quand même l'islam» ?

Selon l’auteur lui-même, précise le magazine SLATE, « Soumission » serait un thriller de politique-fiction, qui utilise tous les dirigeants français de premier plan de ce début de XXIe siècle. De Marine Le Pen à Nicolas Sarkozy, en passant par François Bayrou, Manuel Valls et Jean-François Copé. Voilà pour la politique. Quant à la fiction, Houellebecq raconte la France de 2022 au lendemain de l'élection présidentielle remportée par un musulman, élu au second tour face à Marine Le Pen grâce au soutien du PS et de l'UMP.

Voilà pourquoi depuis plusieurs jours, Michel Houellebecq s'attire ainsi les foudres des critiques qui lui reprochent d'avoir offert, en somme, une justification intellectuelle aux éructations de Marine Le Pen. Quoi qu'il en soit, la crainte à moins qu'il ne s'agisse de l’espoir d’une nouvelle polémique fait donc palpiter les rédactions. Et c'est ainsi que plusieurs journaux dont THE GUARDIAN présentent déjà le nouvel opus de l'écrivain français vedette comme un livre assuré de diviser le pays, voire de l’enflammer.

Alors qu’en est-il ? Le journal suisse LE TEMPS estime lui que « Soumission » est indéniablement une farce au vu de l’énormité pantalonesque de ce qui y est décrit et raconté, à savoir la transformation de la société française en 2022 en société appliquant dans la joie et la bonne humeur, les normes wahhabites saoudiennes : port du voile généralisé, polygamie, etc, etc. Sauf qu'à part jouer avec le feu, ce qui semble une évidence, que veut dire ainsi Michel Houellebecq ? On connaît son aversion pour l’islam depuis son roman Plateforme en 2001. On sait aussi son goût pour faire planer l’ambiguïté entre ce qu’il met dans la bouche de ses personnages et ce qu’il pense lui. Faut-il en conclure qu'avec ce roman, les limites du provocateur sont atteintes ?

Comme toujours avec Michel Houellebecq, l'intrigue et le récit plantés comme des lames dans les plaies politiques et sociales qui font mal auraient au moins une vertu, concède THE WALL STREET JOURNAL, cité par le Courrier International. Le brouhaha houellebecquien aurait, selon lui, pour mérite de mettre au jour le manque de débat au sujet de l'intégration des musulmans de France. En clair, le raffut provoqué par Houellebecq prouverait qu'il y a un fossé en France et peut-être même plus que dans n’importe quelle autre démocratie européenne, entre le politiquement correct de la gauche, la bigoterie et la discrimination de l'extrême droite et toute sorte de conversation raisonnable sur la façon dont le pays peut s'adapter (et pas seulement l'inverse) à ses quelque 6 à 8 millions de musulmans.

D’où l’analyse défendue par son confrère de LA VANGUARDIA, pour qui grâce à son roman, Houellebecq allumerait ainsi des contre-feux afin de circonscrire l'incendie principal et de ne laisser à l'adversaire qu'une terre brûlée. Ou dit autrement, l'écrivain se serait sciemment saisi d'un sujet aussi polémique afin de ne pas laisser l'extrême droite occuper le terrain de l'islam.

Enfin le magazine SLATE relève lui un détail minuscule et apparemment sans intérêt mais sur lequel on peut néanmoins s'arrêter, les dates auxquelles y ont lieu l'élection présidentielle : les 15 et 29 mai 2022. Des dates a priori impossibles puisqu’en 2022, selon toute probabilité, la présidentielle aura lieu les 24 avril et 8 mai. Alors reste à savoir pourquoi : Soit parce que "aussi politisé qu'une serviette de toilette", comme le dit son personnage, Houellebecq n'a pas fait attention aux dates et même s'en fiche sur le mode "pure foutaise que toute cette accumulation de détails réalistes", ainsi que l’expliquait déjà le narrateur d'"Extension du domaine de la lutte". Soit il l'a fait exprès. Et dès-lors pourquoi fixer au 29 mai ce jour où son narrateur tente de prendre la route de l'exil, pendant que la France affronte dans une atmosphère de guérilla un second tour de scrutin cataclysmique ? Réponse du magazine : souvenons-nous que Michel Houellebecq a fait en 2005 de son vote «non» au traité constitutionnel européen, lors du référendum du 29 mai justement, un des rares moments qui ont compté dans sa vie d'électeur.

Quoi qu’il en soit, que l'une ou l'autre hypothèse soit la bonne, la conclusion reste la même : si le calendrier politique de 2022, tel que l'écrit Houellebecq, est impossible au vu de la France réelle de 2015, alors "Soumission" n'est pas tant une politique fiction qu'une uchronie : cela signifie qu’il s'est produit, avant 2015, dans son monde, une ou plusieurs choses qui ont fait dévier sa réalité de la nôtre. En d’autres termes, "Soumission" ne serait pas un roman de politique fiction mais plutôt de science-fiction. On respire.

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