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Stop secret en Italie.

4 min

Par Thomas CLUZEL

C'est avec ce titre, « stop secret » et la photo usée en noir et blanc, d'un homme portant dans ses bras la victime d'un attentat, que le quotidien italien IL SECOLO XIX a choisi d'illustrer la décision du nouveau président du conseil, Matteo Renzi, de rendre public les innombrables dossiers confidentiels consacrés aux années de plomb, cette époque de violences politiques qui a ensanglanté tout le pays de la fin des années 1960 au terme des années 1980. Les actes des procès de huit attentats, au total, seront désormais consultables par les journalistes, les historiens et tout citoyen qui le réclame. Une initiative qui représente la plus grande dé-classification d’archives de l’histoire de la République. Et surtout l’une des plus attendues, tant ces affaires ont secoué et continuent encore de troubler les habitants de la Péninsule.

De 1969 à 1989, l'Italie a connu plus de 600 attentats, qui ont fait des centaines de morts et de blessés. De celui de la piazza Fontana (qui a inauguré le cycle en 1969 à Milan), à celui en 1984 du train direct Naples-Milan (la veille de Noël), en passant par celui de la gare de Bologne (le plus meurtrier de tous avec ses 85 morts et ses 200 blessés), sans oublier le très mystérieux accident d’un DC-9 de la compagnie aérienne Itavia, près de l’île d’Ustica, au nord de la Sicile.

Tous ces événements ont causé un traumatisme durable en Italie. Du fait de leur violence, bien entendu, mais aussi en raison de leur caractère particulièrement obscur, rappelle pour sa part LE TEMPS de Genève. Car si, dans un premier temps, ces crimes ont été attribués, presque systématiquement, à des groupes d’extrême gauche, partisans de la lutte armée, à l'instar des Brigades rouges, par la suite, les enquêtes judiciaires ont conclu que la plupart de ces attentats et notamment les plus meurtriers, avaient été commis, en réalité, par des groupuscules d’extrême droite, désireux de profiter des circonstances pour empêcher, coûte que coûte, l’accession au pouvoir du très puissant Parti communiste. Ou dit autrement, convaincus que la démocratie n’était pas de taille à mener ce combat, ils ont fidèlement suivi la stratégie dite «de la tension», laquelle consistait à déstabiliser leur pays pour mieux le convertir à l’autoritarisme et mieux écraser, au bout du compte, leur ennemi.

Et puis preuve, là encore, du caractère particulièrement obscur de tous ces évènements, des liens de complicité ont également été peu à peu établis, entre les membres de ces groupuscules et certaines figures éminentes de la République. C'est ainsi, par exemple, qu'après quinze ans d’enquête, la justice a notamment conclu que l’attentat de Bologne avait été perpétré par deux militants de l’organisation néofasciste des Noyaux armés révolutionnaires. Mais elle a aussi condamné, parallèlement, pour obstruction à l’enquête, le grand maître de la loge maçonnique ainsi que trois hauts responsables des services secrets militaires de l’époque.

Pour des raisons qui restent à élucider dans le détail, il se trouve que les gouvernements qui se sont succédé à Rome depuis la fin des années de plomb avaient, jusqu'ici, soigneusement évité d’ouvrir les archives couvrant cette période. Et ce, d'ailleurs, quelle que soit leur couleur politique. Une attitude qui aura eu notamment pour effet de renforcer un peu plus encore le scepticisme des Italiens envers leur classe politique.

A présent, la décision de Matteo Renzi est saluée, bien entendu, par les associations de victimes, mais aussi par une grande majorité de la classe politique, même si quelques voix discordantes se font entendre et en particulier celle de Beppe Grillo. Le leader du Mouvement 5 étoiles y voit un bluff médiatique, affirmant que ce qui sera rendu public, l'était déjà depuis des années. Pour être tout à fait exact, LA REPUBBLICA précise que les documents concernés par le décret, n'étaient pas, c'est vrai, classés secret défense, mais qu'ils étaient néanmoins soumis à quatre niveaux de confidentialité.

Juste un slogan, c'est également l'analyse défendu par un ex magistrat, devenu membre du parti démocrate, lequel estime dans les colonnes d’IL CORRIERE que la décision de Renzi ne permettra pas de faire davantage la lumière sur les événements les plus tragiques et les plus controversés de l'histoire italienne, parce que ces documents, dit-il, étaient déjà accessibles par le pouvoir judiciaire et qu'ils ont déjà été consultés lors des procès. En clair, il serait faux, selon lui, de répandre l'idée que dans un très court laps de temps, nous aurons la clé pour résoudre toutes les énigmes qui ont marqué l'histoire tourmentée du dernier demi-siècle italien. A ceci près toutefois, que les responsables de certains attentats ou actes de violence n'ont jamais été inquiétés et que l'ouverture de ces archives pourrait, à terme, donner lieu à l'ouverture de nouvelles enquêtes judiciaires et de nouveaux procès.

Quoi qu’il en soit, qu'il plaise ou non, ce geste est évidemment une manière pour Matteo Renzi de montrer qu'il souhaite rompre avec la culture du secret de ses prédécesseurs et afficher sa volonté de transparence et d'ouverture, deux notions qu’il a présentées comme des priorités de son action, souligne à nouveau IL SECOLO XIX. Manière, en somme, de bien persuader ses compatriotes, que l’opacité dans laquelle se sont souvent complus ses prédécesseurs, ne représente pas une fatalité. Et qu’il existe aujourd'hui une autre façon de gouverner, comprenez, la sienne.

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