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Stupeur en Belgique

5 min

Par Thomas CLUZEL

Si nous nous cotisons tous, nous devrions bien trouver un Albanais et le payer pour qu’il la zigouille. Ce commentaire signé hier d’un député illustre à lui seul l’état de stupeur qui a saisi la Belgique toute entière à l’annonce de la libération de la femme la plus haïe du pays, Michelle Martin, ex-femme et complice du meurtrier pédophile Marc Dutroux.

Hier soir encore, les reportages diffusés à la télévision avant son arrivée au couvent de Malone où des sœurs ont accepté de l’héberger étaient tout aussi édifiants.

Voilà alors entre une opinion publique qui gronde vous l’avez entendu et les tambours médiatiques qui s’acharnent sur la libération de Michelle Martin et bien rares sont les voix qui osent ce matin la dissonance.

Bien sûr nous avons tous été émus, bouleversés, écœurés, scandalisés, révoltés, par le sort que Marc Dutroux et ses complices ont réservé à leurs victimes. Bien sûr nous nous sommes dit que, s'il s'était agi de nos enfants, nos enfants à nous, alors nous n'aurions pas pu pardonner. Nous aurions souhaité leur mort, dans les plus atroces souffrances. Et bien sûr nous nous disons que si nous étions à leur place, la libération anticipée de Michèle Martin nous révolterait. Seulement voilà nous ne sommes pas à leur place Alors c’est vrai les jurés qui ont condamné ces criminels, les juges qui siégeaient à leurs côtés, les gardiens de prisons qui les surveillent, les travailleurs sociaux qui les encadrent, les juges qui siègent au Tribunal d'application des peines ne le sont pas non plus écrivent ce matin deux anciens bâtonniers dans les colonnes de La LIBRE BELGIQUE. Mais l'homme est devenu homme lorsqu'il a abandonné la loi du talion. Pour un œil nous ne réclamons plus un œil. Pour une vie nous ne réclamons plus une vie. Face au crime, même le plus atroce, nous passons par un tiers. C'est au juge, aux jurés d'assises, à l'appareil judiciaire, que nous déléguons le soin de punir ceux qui nous ont offensés. Ils sont chargés d'appliquer les lois que les parlementaires ont votées, de juger la culpabilité, d'apprécier la hauteur de la sanction.

Mais alors comment juger ces mouvements qui s'opposent à la libération de Michèle Martin ? A nouveau, répétons-le, nous comprenons leur émotion. Mais ce n'est pas leur place. On ne peut accepter qu'ils essaient ainsi de se substituer aux juges, à qui il appartient de sanctionner ceux qui les ont meurtris. Dans un Etat de droit comme le nôtre, il est sain que les libérations conditionnelles soit ordonnées par un tribunal, et non par la presse, l'opinion publique ou les victimes elles-mêmes. C’est une question d’humanité et de civilisation.

Reste que la Cour de Cassation amorce là une bombe à retardement prévient aussitôt L'AVENIR. Car la Justice écrit l’éditorialiste souffre chez nous d'un double manque. Manque de moyen mais également manque de crédit auprès de la population. Or avec cette libération conditionnelle, la Justice doit s'attendre à un contrôle citoyen sans faille. La Justice sera mise à l'épreuve au moins autant que la libérée conditionnelle. Et le dispositif de cette bombe à retardement ne sera neutralisé que dans plusieurs années. En attendant il n'y aura pas de place à l'erreur ... Et si erreur il y a la Justice elle même n'échappera pas à son propre procès.

Cette libération serait même le signe que le système judiciaire de la Belgique a besoin de réformes commente pour sa part le NEW YORK TIMES.

Toujours est-il qu'après16 années passées derrière les barreaux, Michèle Martin attestant de son repenti le tribunal d'application des peines a donc fait droit à sa requête. Un projet de réinsertion qui a convaincu les sœurs clarisses de l'accueillir dans leur couvent. D'où cette lettre à lire également ce matin dans la LIBRE et adressée directement à Michèle Martin. Aujourd’hui écrit l'éditorialiste une porte va s’ouvrir pour vous. Mais vous ne serez pas libre: car une autre se refermera derrière vous et votre passage entre les deux sera bref.

Une fois la première porte franchie dit-il ... ne souriez pas : votre sourire serait répété en boucle dans les journaux télévisés. Mais ne vous crispez pas car vous donneriez l’impression d’avoir peur. Ne levez pas la tête, car vous ne devez surtout pas être fière. Ne la baissez pas non plus, car on vous nierait le courage dont vous allez avoir besoin. Quoi que vous fassiez, vous rencontrerez la colère, la haine. Tous ceux qui portent cette haine vous crieront d’ailleurs que c’est une haine juste.

Alors aujourd'hui la loi vous accorde une pause afin de mieux vous retrouver. Mais cette pause ne vous procurera même pas un semblant de paix ... Et pourtant, et pourtant il faudra la faire cette paix. Alors quand l’autre porte se refermera derrière vous, ce ne sera pas une victoire. Vos victimes et leurs familles n’accepteront pas votre petit pas vers cette fausse liberté qui est une autre peine.

Tout reste à reconstruire : vous, eux et nous. Quatre filles ne rentreront jamais. En revanche demain vous appartient. Alors faites un geste, et faites-en un chaque jour. Ne comptez pas sur un pardon, il faudra vivre sans. Si vous croyez en Dieu, préparez-vous à pardonner à ceux qui ne vous pardonnent pas, même quand ils sont injustes dans leur colère humaine. Demain, restez secrète derrière les murs, mais ne restez pas muette. Pour ceux qui ont gardé un mince espoir de consolation : surmontez votre honte et bravez votre peur. Faites un geste. Vivez pour réparer. Une justice qui ne répare pas, ce n’est pas la justice.

Vous connaissez les questions qui restent et qui hantent. A vous de réfléchir et d’agir. Quand enfin ce jour, la nuit tombera après cet âpre procès du procès, la justice sera à bout de souffle. Elle ne peut plus rien réparer sans vous. Elle a donc besoin de vous, de votre parole. Faites-le pour ces parents et faites-le aussi un petit peu pour nous tous, pour notre état de droit. Afin qu’il reste présent pour tout le monde, y compris pour vous.

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