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Témoigner à Homs

5 min

Par Thomas CLUZEL

Ils l'appellent le sous-sol des veuves. Parmi les lits improvisés et les affaires dispersées, des femmes allongées, effrayées, grelottantes avec leurs enfants plongées dans une horreur absolue. L'horreur de Homs. Blottie dans la cave, Noor 20 ans : « Depuis deux jours, dit-elle, nous n’avions plus que du sucre et de l'eau et mon mari est allé essayer de trouver de la nourriture. Il a été déchiré en morceaux par un obus de mortier ».Ici, toutes les femmes ont une histoire à raconter. la même histoire. Celle de la mort qui vient sans prévenir. Les matelas de mousse sont entassés contre les murs et les enfants n'ont pas vu la lumière du jour depuis que le siège de la ville a commencé le 4 février dernier. La semaine dernière, un bébé est né ici dans le sous-sol. Sa mère Fatima, 19 ans est si traumatisée qu'elle ne peut l’allaiter. Son mari, un berger était dans la campagne alentour lorsque le siège de la ville a commencé. Et depuis, depuis elle n'a plus de nouvelles de lui. Ce sous-sol, le camp des veuves symbolise à lui seul l'épreuve endurée par ces quelques 28 000 hommes, femmes et enfants qui se cramponnent encore à l'existence. Sur les lèvres de chacun et chacune la même question lancinante : "pourquoi avons-nous été abandonnés par le monde ?". Abdel s’approche de moi, tremblant, avant de me supplier les yeux hantés : "Dites s'il vous plaît au monde qu'ils doivent nous aider. S’il vous plaît, dites leur d’arrêtez les bombardements".

Ces lignes, sont les dernières écrites dimanche dernier par Mary Colvin, 56 ans, grand reporter pour l'hebdomadaire britannique SUNDAY TIMES, tuée hier dans le bombardement de la ville rebelle de Homs ainsi que son confrère, le photographe français Rémi Ochlik 29 ans.

La veille précise ce matin le NEW YORK TIMES dans une page entière consacrée à la mémoire des deux journalistes, voici ce que Rémi avait écrit à sa rédaction à Paris: " Mardi soir ... Je viens d’arriver à Homs ... La situation semble incroyablement tendue et désespérée ... Demain … je sortirais pour prendre des photos ".

La correspondante de guerre, laquelle portait un cache-œil depuis qu’elle avait été touchée par un éclat de mortier, et le photographe prodige, la pirate et l’ange comme les qualifient affectueusement ce matin le journal libanais L'ORIENT LE JOUR, n’avaient pas informé les autorités de leur présence en territoire syrien. L’occasion d’un rappel à l’ordre de plus donc de la part du régime de Damas : s’il y a encore d’autres passeurs d’images, d’autres témoins de ce qui ne les regarde pas, d’autres gens de la presse dévoyée alors qu’ils se dénoncent auprès des autorités d’immigration. Tant qu’à mourir...autant mourir en règle.

"Si vous connaissiez ma fille , vous sauriez qu’il n’était pas question de l’empêcher de travailler", raconte de son côté la mère de Mary ce matin dans les colonnes du journal américain NEW YORK TIMES. "C’aurait été une perte de temps. Elle était déterminée, passionnée par ce qu’elle faisait. C’était sa vie. Voilà ce qu’elle était, et ce en quoi elle croyait".

Alors bien entendu précise encore L'ORIENT LE JOUR ce matin, le courage, le vrai, c’est d'abord celui des peuples de Deraa, de Hama, de Homs, celui de ces rebelles qui vont torse nu s’offrir en holocauste sur l’autel de la liberté. Mais c’est aussi celui des journalistes qui viennent de loin risquer leur vie pour servir la vérité. D’eux et par eux, conclue le journal de Beyrouth, nous sommes un peu plus humains, un peu plus dignes, chaque jour qui passe. Respect.

Des héros ordinaires dans l'enfer de Homs. C'est justement le titre de ce reportage signé Jean Pierre Perrin, correspondant pour LIBERATION en France et LE TEMPS en Suisse. Reportage à lire en une ce matin des deux quotidiens. A regarder la ville dit-il, on dirait qu’elle ne respire plus.Les rues sont livrées à l’ordure et aux décombres. Pas un passant, à l’exception de quelques combattants ou d’un médecin qui en courant, défiant les balles des tireurs n’a pas renoncé à rentrer chez lui pour rassurer sa famille. La nuit, quelques voitures osent se hasarder dans les artères défoncées, le plus souvent en quête de quelques vivres. Quelques très rares lumières dont celles du petit centre de presse, celui que les bombes ont anéanti hier, tuant deux journalistes. Le centre de presse, en fait une seule pièce où les Syriens comme les rares journalistes occidentaux travaillent, mangent et dorment côte à côte est dirigé d’une main de fer par Abou Hanin, dont le nom signifie «le père de la Nostalgie». Lui dont la vie est particulièrement menacée et exposée a décidé d’informer coûte que coûte jusqu’au bout. C'est lui qui accepte d’emmener les journalistes visiter les rares lieux où la vie du quartier se manifeste encore un peu. Il sait appréhender en fonction des heures de la journée la ronde incessante des obus. Au volant de sa voiture, dans les rues les moins exposées, il se concentre en roulant doucement, Et puis brutalement, il jette son véhicule dans l’orage d’acier, parcourant les artères crevassées et boueuses à une vitesse qui défie la raison, sans jamais montrer la moindre nervosité. Pour Abou Hanin, ce que souhaite le régime n’est pas tant de prendre la ville que de la punir: "La ville n’est défendue que par quelques centaines de combattants, dit-il. Avec ses chars et ses milliers de soldats, Bachar peut s’en emparer quand il le désire. Non ce qu’il veut d’abord, c’est la punir. Détruire Bab Amro, le dernier quartier insoumis de Homs, c’est détruire, le cœur de la révolution. Ici le pilonnage est si violent que le silence est rare " conclue le journaliste. Et pourtant, entre deux salves d’obus, on entend encore le chant des coqs, singulier et unique rappel que la vie n’a pas renoncé dans la ville agonisante et qu’elle persiste coûte que coûte.

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