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A Tikrit, le diable est partout.

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Lundi, l'armée irakienne a lancé à Tikrit une attaque sans précédent, décrite comme la plus grande offensive menée contre les djihadistes de l’organisation Etat islamique depuis que ces derniers ont conquis une partie substantielle du nord de l’Irak.

Forces pro-gouvernmentales irakiennes et milices chiites.
Forces pro-gouvernmentales irakiennes et milices chiites. Crédits : Thaier Al-Sudani - Reuters

Selon le Département de la défense irakien, 27 000 hommes participeraient à cette opération. Tous n’appartiennent pas d'ailleurs à l’armée régulière. Aux côtés des forces pro-gouvernementales combattent aussi les milices chiites irakiennes et des tribus hostiles à Daech, précise le site du journal AL-ARABY AL JADID cité par le Courrier International. Et puis les troupes irakiennes seraient également aidés par les Gardiens de la révolution iraniens, tout en bénéficiant du soutien des armées de l'air américaine et française.

Pourquoi Tikrit ? La reconquête de la ville serait une immense victoire pour Bagdad et marquerait un tournant dans la guerre contre Daech, précise LE TEMPS de Genève, car pour l’instant les troupes irakiennes, appuyées par la coalition internationale, ont certes réussi à stopper l’EI, elles ont même repris des localités et des campagnes arides aux djihadistes, mais elles ne sont pas parvenues à capturer une ville importante. En clair, les trois grandes villes arabes sunnites d’Irak (Mossoul, Tikrit et Falloujah) restent encore aujourd'hui aux mains de l’EI.

Seulement voilà, dès hier, au deuxième jour seulement donc de cette campagne, les forces fidèles à Bagdad ont rencontré leurs premières difficultés. Il faut dire que Daech s'attendait, en réalité, à cette offensive. Et c'est ainsi, raconte le site d'information kurde RUDAW, que l'organisation avait préparé sa défense en érigeant un mur haut de quatre mètres. Le groupe aurait également couvert de sable le pont traversant le Tigre, jusqu'à une hauteur d'un mètre afin d'amortir l'impact des bombardements. Enfin, il y aurait trois lignes de défense : tout d'abord des champs de mines, ensuite un déploiement de combattants kamikazes et finalement des combattants d'élite venus de Mossoul.

Toujours selon le journal AL-ARABY AL JADID, les troupes irakiennes avanceraient désormais en faisant feu de tout bois et en usant de roquettes portées à l'épaule ainsi que de chars et de mortiers. Reste que si l’attaque a été minutieusement préparée (troupes au sol, collaboration entre milices, concertation avec la coalition internationale dont les drones survolent la région), l’offensive aurait dès hier butée sur les tireurs embusqués et les bombes de l’EI, dont les combattants sont rompus à la guérilla urbaine. Sans compter, précise LE TEMPS de Genève, que les avions de la coalition n’auraient pas directement participé à l’offensive.

Et de fait, hier, les tensions entre Bagdad et Washington sur la façon de lutter contre les islamistes de l’EI ont éclaté au grand jour, écrit THE NEW YORK TIMES, lorsque les responsables irakiens ont déclaré qu'ils allaient se battre avec ou sans l'aide américaine. Le soutien des Etats-Unis dans cette opération n’est en effet pas encore garanti. L’attaque lancée lundi l’a d’ailleurs été sans l’approbation de l’administration américaine, laquelle craint le rôle de premier plan qu’occupe aujourd’hui l’Iran grâce à ses milices chiites, alliées à l’opération et qui représenteraient plus des deux tiers des forces pro-gouvernementales.

Et pourtant, compte tenu de la désorganisation de l’armée régulière, la présence de ces milices chiites aguerries, motivées et surarmées par Téhéran constitue un atout majeur. Elles sont même le fer de lance de l’opération. Or c'est justement ce qui inquiète Washington. Et pourquoi ? Parce que même si l'Iran et les Etats-Unis, ennemis de longue date, ont été contraints de facto de se rapprocher pour combattre l’EI, les Etats-Unis estiment néanmoins indispensable l’inclusion d’une large majorité de sunnites à la guerre contre Daech.

En d'autres termes, du fait de la présence massive de ces milices chiites iraniennes, l'offensive contre Tikrit risquerait, selon les Etats-Unis, d’approfondir les divisions à la fois confessionnelles et politiques de longue date que les militants de l’EI ont exploité pour gagner le soutien de certains sunnites irakiens. C’est ainsi, par exemple, que les islamistes utilisent d'ores et déjà des tactiques d'intimidation brutales contre les sunnites, qui rejettent le califat ou soutiennent le gouvernement de Bagdad.

Et puis à l’inverse, les milices chiites irakiennes, elles, sont accusées de représailles contre la population sunnite. C’est le cas en particulier dans la province voisine de Dyala où des massacres ont été perpétrés, par des miliciens chiites contre des civils sunnites. Le journal allemand NEUE OSNABRÜCKER ZEITUNG accuse d'ailleurs, lui, le gouvernement irakien de poursuivre le favoritisme politique chiite. Or tant que Bagdad ne parviendra pas à impliquer les tribus sunnites dans la gestion du pays, dit-il, ces dernières pourront être tentées de rejoindre les rangs de l’Etat islamique.

Voilà pourquoi son confrère DIE TAGESZEITUNG craint, lui aussi, le pire avec le lancement de cette opération militaire. Cette offensive poserait déjà, selon lui, les germes d'une catastrophe future. Car pour les résidents de Tikrit et des régions environnantes, qui sont majoritairement sunnites, cela signifie deux options : soit ils fuient vers une autre zone sunnite mais contrôlée par l’organisation Etat islamique, où ils risquent donc leur vie soit ils restent dans leur village en attendant le pire, autrement dit, les milices chiites. Et la TAZ d'en conclure : le diable est partout.

Par Thomas CLUZEL

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