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Tremblement de terre politique en Espagne.

4 min

Par Thomas CLUZEL

Séisme politique, c'était déjà le titre récemment d'un éditorial dans les colonnes d'EL PAIS. Et c'est encore, ce matin, l'objet d'un long article du quotidien madrilène, après que l'on a appris dans un sondage publié dimanche, que la formation politique Podemos (issue du mouvement des indignés) serait en première place des intentions de votes, devant les deux grands partis majoritaires de droite et de gauche, si des élections avaient lieu aujourd'hui. Dès-lors comment analyser ce tremblement de terre ?

Si nous avons appris quelque chose au cours de ces 30 dernières années, écrit le journal, c'est que le Parti socialiste a toujours remporté les élections en mobilisant son plafond maximum d'électeurs, tandis que la droite, elle, s'est toujours contentée du plancher minimum parmi ses sympathisants. En d'autres termes, si les socialistes sont capables d'attirer à eux davantage d'électeurs que leurs adversaires, la droite, elle, bénéficie d'une fidélité plus forte parmi les siens. Et c'est ainsi que pendant des décennies s'est donc jouée l'alternance politique en Espagne.

Sauf que depuis quelques temps, avec l'arrivée de la plus grande crise qu'ai jamais connu notre démocratie, de nouvelles formations se sont multipliées, avec un message généralement simple sur le mode : "Je sais ce que tu ressens, je ne sais pas vraiment comment l'éviter, mais je le ressens". Et force est de constater que cela fonctionne, même si à convaincre ainsi les électeurs, on se décharge dans le même temps de l'obligation de rechercher des solutions à la situation décrite.

D’où cette question, soulevée cette fois-ci par le journal lisboète PUBLICO : si la formation menée par Pablo Iglesias a d’ores et déjà provoqué un séisme sans précèdent, pour autant, est-elle en mesure de bouleverser l’échiquier politique, au point de mettre un terme définitif au bipartisme ? Et le quotidien de Lisbonne, notamment, de préciser que le succès de Podemos est dû principalement à sa capacité à savoir utiliser les erreurs des autres partis à son avantage. 42% des sondés estiment, en effet, que la réussite du parti de Pablo Iglesias se doit avant tout à la déception et à la désillusion des Espagnols envers les autres formations. En d’autres termes, les partis majoritaires auraient ainsi encore toutes les cartes en main pour renverser la tendance.

Pour le FINANCIAL TIMES, cité par Eurotopics, de nombreux électeurs seraient même prêts à se pincer le nez et à rester fidèles à leurs partis. Pour nombre d'entre eux, écrit le quotidien économique, dépasser le clivage gauche/droite ne serait pas une option envisageable. Ou dit autrement, si les électeurs espagnols sont en colère vis-à-vis de leurs dirigeants politiques, ce ne serait pas assez pour les inciter à voter pour quelqu'un d'autre.

Son confrère lisboète I se montre lui encore plus tranchant, dans son analyse. Si les solutions simples en apparence ont, certes, un certain pouvoir de séduction sur les électeurs, en revanche, elles compromettent selon lui la démocratie. Et pourquoi ? Parce que les idées du parti des Indignés s'échafaudent, pour l'essentiel, sur la haine du capital privé et la défense d'un Etat fort. Autant de solutions qui apporterait en somme aux citoyens tout ce qu'il leur faut, tout en interdisant, par ailleurs, beaucoup de choses au nom d'un intérêt prétendument démocratique. Alors il est vrai que le système capitaliste doit subir des réformes en profondeur, pour réconcilier les citoyens avec la politique et mettre sur pied un nouveau modèle économique. Mais ce n'est pas avec la démagogie ou des solutions prétendument simples que l'on y parviendra.

De la démagogie au populisme, il n'y a évidemment qu'un pas que nombre d'observateurs n'hésitent pas à franchir. C'est le cas en particulier de l'éditorialiste de LA VANGUARDIA, pour qui seules des procédures politiques, législatives et pénales peuvent dissiper la méfiance des citoyens. Sans quoi, cette méfiance pourrait bientôt se muer en rejet et entraîner un effondrement du système politique actuel, que des mouvements populistes indésirables, écrit le journal, viendraient supplanter.

Plus conciliant, son confrère de centre-gauche EL PERIODICO DE CATALUNYA, sans pour autant verser totalement du côté de ceux que certains qualifient, au pire de populistes, au mieux d'utopistes, estime qu'il est impératif que le paysage politique espagnol se renouvelle, parce que la situation politique n'a jamais été aussi délétère qu'aujourd'hui et que le système est à bout de souffle. Et qu'à ce titre, le désaveu des sondés à l'égard des grands partis reste donc une bonne nouvelle.

Quoi qu'il en soit, l’irrésistible ascension de Podemos n’est évidemment pas étrangère à la conjoncture déplorable du pays. Malgré un léger recul du chômage et une légère croissance, l’Espagne est aujourd'hui touchée de plein fouet par la situation économique qui condamne 11 millions de foyers à la pauvreté et 52% de la jeunesse espagnole au chômage. Et puis pour compléter ce sombre tableau, précise LE TEMPS de Genève, les affaires de corruption, elles, se multiplient, affectant indifféremment les nationalistes catalans, le Parti socialiste en Andalousie ou bien le Parti populaire madrilène. A tel point, d'ailleurs, que la semaine dernière, le chef du gouvernement lui même a pour la première fois demandé pardon aux Espagnols.

En attendant, dans les meetings du parti des Indignés, on scande à l'envie “No Pasarán” et on entonne de vieilles chansons de la guerre civile. Tout cela, conclue EL PAIS, fleure bon la gauche profonde, le communisme ressuscité, les vieilles proclamations et les poings levés. Mais Pablo Iglesias, lui, ne lève pas le poing. Non, il préfère applaudir son public.

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