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Turquie, hier et bientôt demain : la revue de presse internationale de Thomas Cluzel

4 min

Par Thomas CLUZEL

La Turquie ne fait pas véritablement la Une de la presse. Malheureusement pour elle, ses statues de sel ont quitté la place Taksim, l’homme en chemise blanche, debout, immobile et muet n’est plus là pour faire le buzz, de même que son alter ego féminin, l'autre ex-égérie de la contestation en robe de coton rouge et souliers de cuirs marrons, les cheveux dressés sur la tête, le visage littéralement aspergée de gaz lacrymogène. Et tant pis si depuis un mois déjà les manifestations antigouvernementales ont repris, marquées notamment par la mort d’un jeune protestataire lors de heurts avec la police.

Et pourtant cette semaine, un évènement aurait bien mérité de figurer en bonne place dans les journaux. C'était lundi dernier, le premier ministre turc y prononçait un discours qualifié d’historique. Erdoğan a non seulement annoncé la fin de l'interdiction du foulard islamique dans les institutions publiques, mais aussi, un programme de réformes, censé accorder davantage de droits aux minorités.

Ere nouvelle ou simple feu de pailles ? S’agissant du voile, tout d’abord, depuis son arrivée au pouvoir en 2002, le Parti de l’AKP avait toujours fait de la levée de l'interdiction du voile dans la fonction publique, l'un de ses chevaux de bataille. Pas vraiment une surprise mais une bonne nouvelle puisque désormais, écrit le quotidien STAR cité par Presseurop, avec cette mesure, la Turquie, dit-il, sort enfin d'un système fondé sur la peur, l'assimilation et la négation de l'autre.

De même, avec l'autorisation d’enseigner le kurde et la suppression du serment patriotique imposé à tous les écoliers : «Je suis turc, je suis droit, je suis travailleur». Là encore, autant de bonnes nouvelles donc a priori pour les Kurdes et plus largement même pour toutes les minorités ethniques.

Il faut dire qu'après la contestation massive du début de l’été, le Premier ministre avait sans doute à cœur de restaurer son image de réformateur. Sauf qu'en réalité de très nombreux quotidiens, à l'instar du journal prokurde ÖZGÜR GÜNDEM cité par le Courrier international, se montrent guère satisfaits de ce paquet dit démocratique et affirment qu'il n'a, en réalité, d'autre but que de distraire la galerie. Le quotidien RADIKAL, remarque, notamment, que le gouvernement s'est contenté d'autoriser l'enseignement du kurde dans les établissements privés ce qui, renchérit son confrère du journal ZAMAN, revient en somme à autoriser la langue kurde pour les riches et à l'interdire pour les pauvres. Et d'ailleurs, c'est bien là, la contradiction principale de cette annonce : les Kurdes de Turquie sont ici orientés vers un statut de minorité reconnue, contrairement à leur volonté d’être acceptés comme des citoyens à part entière, ce qui évidemment n’est pas tout à fait la même chose.

Ne soyons pas dupes, c'est également le sens de cet article de la FRANKFURTER ALLGEMEINE ZEITUNG, cité par Eurotopics : si Erdoğan fait des concessions aux Kurdes, c'est uniquement, dit-il, parce qu'il veut relancer le processus de paix avec le PKK, un processus, de facto au point mort. Quant à l'autorisation du port du voile dans les établissements publics, elle ne serait rien d'autre qu'un geste envers sa clientèle, une mesure destinée en somme, à fidéliser l'électorat conservateur de l’AKP, renchérit le site d'information T24.

Enfin de compte, ce paquet dit démocratique serait surtout antidémocratique et dénoterait même d’une poursuite de l'islamisation de la Turquie, critique pour sa part le journal de Vienne DER STANDARD. Sans compter, que ce cinquième programme de réformes découle lui aussi d'une pensée autoritaire. Car c'est Erdoğan, seul, qui en a déterminé le contenu et décidé du moment opportun de le communiquer au public. Alors bien sûr, il y aura un débat parlementaire. Mais l'adoption de ces réformes est une pure formalité, puisque l'AKP y détient la majorité absolue. Et pourtant, quel bienfait pour la démocratisation cela aurait-il été que les citoyens aient, eux aussi, leur mot à dire, commente encore l’éditorialiste ! Seulement voilà, comme à son habitude, dit-il, Erdoğan ne leur fait pas confiance et n'a pas besoin de leur avis, mais uniquement de leur voix, le jour des élections. Car aux yeux des dirigeants en Turquie, toute critique est une menace et tout compromis une faiblesse.

Et c'est d'ailleurs la raison pour laquelle, Erdoğan compte désormais lever une véritable armée virtuelle sur les réseaux sociaux. Ce matin, le magazine américain SLATE nous apprend que l'AKP prévoit de recruter pour les mois qui viennent, 6.000 volontaires, afin de traquer ses adversaires, lesquels cherchent à échapper à la censure opérée par les médias traditionnels. Selon un rapport que vient de publier Amnesty International, 38 personnes auraient d'ores et déjà été interpellées pour des tweets pro-manifestants.

Autrement dit, note le HUFFINGTON POST, tout porte à croire qu'à six mois des élections municipales, Recep Erdoğan, risque une fois encore de raviver les plaies ouvertes par la vague de contestation sans précédent qui a secoué le pays au début de l'été. C'était il y a trois mois. Et pour les Turcs, c'était hier.

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