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Turquie : Recep Tayyip Erdogan, l'insubmersible, devient Président

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Par Eric Biegala Même si le quotidien Zaman - qui ne figure pas précisément parmis ses soutiens - fait ce matin la fine bouche en titrant qu'Erdogan a été élu "de justesse" avec 51,5% des suffrages, force est tout de même de constater qu'avec un tel score dès le premier tour, la victoire de Recep Tayyip Erdogan hier à la première élection présidentielle du pays au suffrage universel est véritablement sans appel. Le quotidien, proche du prédicateur Fehtullah Gülen, ennemi intime d'Erdogan depuis un peu plus d'un an, peut bien rappeller que le chef du gouvernement "avait prévu de gagner ce premier tour avec 55 ou 57% et que - donc - 52% ce n'est pas tout à fait la victoire annoncée ", n'empêche : les deux autres candidats sur ce scrutin restent loin, très loin derrière. Le rival principal d'Erdogan, Ekmeleddin Ihsanoglu, qui était soutenu par les deux principaux partis d'opposition n'est parvenu à réunir sur son nom que 38,6% des suffrages. Quant au candidat kurde, Selahattin Demirtas, il n'aurait même pas atteint les 10% qu'il s'était fixé comme objectif.La carte géographique des résultats publiée ce matin par le site web de Zaman montre d'ailleurs un pays très nettement divisé en trois : Le candidat kurde arrive en tête dans la seule dizaine de provinces du sud-est du pays où les kurdes sont majoritaires. Pareillement, Ihsanoglu bat Erdogan dans les 16 provinces du littoral égéen et méditéranéen... Ailleurs, partout ailleurs, dans toutes les provinces d'Anatolie - ce hinterland de la République Turque - comme dans les grandes villes Istanbul ou Ankara, c'est clairement Erdogan qui arrive en tête... Et pourtant, note l'éditorialiste de Millieyt Kadri Gürsel, "2013 avait été une "annus horribilis" pour Erdogan, D'abord il y avait eu la révolte de Gezi Park à l'été et puis en décembre des enquêtes judiciaires pour corruption visant ses proches, notamment son fils Bilal, quatre de ses ministres ou des hommes d'affaires proches du gouvernement et tout ça a occupé le devant de la scène politique pendant des semaines. Mais, comme pour chacune des crises qu'il a du affronter, Erdogan a déjoué tous les pronostiques défavorables en s'appuyant sur son électorat sunnite traditionnel " explique encore Kadri Gürsel pour qui la victoire d'Erdogan à la Présidentielle "prouve une fois de plus qu'il est bien "Teflon Tayyip" comme l'ont surnommé certains médias "... celui sur qui comme sur le Teflon, rien n'a de prise , rien n'accroche.Au delà de l'indéniable popularité d'Erdogan auprès des "masses anatoliennes" traditionalistes, les éditorialistes turcs notent également - évidemment - le fait qu'en face de lui il n'y avait pas grand monde. Le candidat de l'opposition Ekmeleddin Ihsanoglu n'a pas fait une campagne particulièrement aggressive ni même seulement très visible. "Alors qu'Erdogan, ou même (le candidat kurde) Demirtas sont des personnalités politiques connues du grand public depuis longtemps, note encore le quotidien d'opposition Zaman , Ihsanoglu était un quasi-inconnu, et les deux partis qui le soutenaient n'ont annoncé sa candidature que le 16 juin dernier. "La campagne électorale officielle elle n'a duré que 26 jours, ce qui ne lui laissait pas beaucoup de temps pour se faire un nom" , note l'éditorialiste Ali Aslan Kiliç.Dans Hürriyet , l'analyste politique Murat Yetkin remarque qu'alors qu'Erdogan a pu recueillir sensiblement le même nombre de suffrage que son parti lors des dernières élections locales il y a qq mois, Ihsanoglu est loin d'avoir fait le plein des voix normalement dévolues aux deux partis qui le soutenaient... 20 millions d'électeurs avaient voté CHP ou MHP aux municipales de mars ; ils n'étaient plus que 15 millions à voter Ihsanoglu hier : un quart de moins. Et puis les moyens dont a disposé Erdogan durant la campagne sont sans commune mesure avec ceux des autres candidats. Dans son éditorial de ce matin le quotidien britannique The Independant rappelle que "les statistiques du mois dernier montrent qu'Erdogan a pu bénéficier de 533 minutes d'antenne à la télévision d'Etat, alors que ses deux rivaux n'ont eu droit, qu'à respectivement trois minutes pour l'un, 45 seconde pour l'autre... cette couverture médiatique particuilièrement biaisée, poursuit l'éditorial, est l'une des multiples indications de la transformation de la Turquie en un simulacre de démocratie, façon russe" , un simulacre dans lequel "quelque plébiscite bien orchestré masque le caractère essentiellement autocratique d'un système où il n'y a pas ou peu de contre-pouvoirs". Le quotidien libéral britannique note encore que durant les derniers mois, Erdogan a opéré nombre purges et chasses au sorcières dans l'administration, la police, les médias... "jusqu'à présent, écrit The Independant , seuls les juges ont été capables de s'opposer à lui, cassant courageusement ses projets d'interdiction des réseaux sociaux en avril... et c'est là où il faut aujourd'hui commencer à s'inquiéter, car en devenant chef de l'Etat, Erdogan nommera les juges ; il pourra donc ainsi saper les capacités de la Cour Suprème à s'opposer à lui !" "Il y a pire, prévient encore The Independant : Mr. Erdogan a également prévu de transformer la présidence turque - jusqu'à présent largement honorifique et d'en faire le coeur du pouvoir, d'obtenir le droit de nommer les ministres et de dissoudre le parlement". Ce n'est d'ailleurs un secret pour personne, Erdogan a clairement annoncé qu'il n'entendait nullement se cantonner au rôle normalement dévolu au Président de la République en Turquie, personnage consensuel, au dessus des partis et aucunement impliqué dans la conduite des affaires. L'Agence Anatolie rappelle ainsi ce matin certaines des déclarations de campagne du candidat Erdogan, celle notamment où il explique que cette consultation n'était pas destinée à "élire un pot de fleur pour faire joli au balcon des institutions de l'Etat mais un président qui administrera l'Etat, un commandant-en-chef qui permettra le fonctionnement souple des institutions". Dans le quotidien Sabah , Kiliç Bugra Kanat prédit d'ailleurs que "la victoire électorale d'Erdogan va considérablement modifier le système politique du pays et potentiellement créer une nouvelle dynamique dans la politique turque en instituant un exécutif bicéphale... une nouvelle expérience pour la démocracie turque qui devra trouver de nouvelles normes pour coordonner efficacement la Présidence et le Gouvernment". C'est également ce que prévoit le politologue Fuat Keyman dans un entretien diffusé par l'Agence Anatolie : en toute logique estime-t-il "Erdogan devrait pousser à des Législatives anticipées, et fort du nouveau soutien qu'elles lui auront donné, initier des changements constitutionnels dans le système parlementaire" . En clair il s'agit maintenant pour Erdogan de complètement présidentialiser le régime.

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