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Ukraine : révolution et annexion.

4 min

Par Thomas CLUZEL

C'était il y a un an, tout juste, le 21 novembre 2013. Souvenez-vous, le Maïdan, un rassemblement puis une révolution, à laquelle allait succéder l'annexion de la Crimée par la Russie et un conflit qui a déjà fait plus de 4 000 morts dans l'Est du pays. Or depuis ce matin, preuve de cette cristallisation profonde des divisions entre pro-européens et pro-russes, voilà qu'il n’y a plus de services de l'Etat dans les villes ukrainiennes tenues par les séparatistes. Toutes les institutions, école, hôpitaux, ont cessé leurs activités dans les zones où l'on estime qu'il n'y a pas d'autorités approuvées officiellement. Une décision compréhensible, compte tenu de l’intensification des combats, mais une décision aux conséquences incalculables.

Tout d’abord, dans le Donbass même, la nouvelle a été très mal accueillie. Les leaders des républiques séparatistes exigent du gouvernement central qu'il continue de financer la région, arguant notamment du fait qu’elle a toujours permis au Trésor ukrainien de faire des bénéfices, et que les retraités actuels ont travaillé dans des entreprises ukrainiennes. Le leader de la république populaire de Louhansk est même allé jusqu’à qualifier ces mesures d'acte de génocide, au prétexte que si Kiev ne restaure pas ces versements, la région risque rapidement de se retrouver en proie à une catastrophe humanitaire. A l’inverse et pour nuancer ces propos, le journal ukrainien OUKRAÏNSKA PRAVDA, rappelle pour sa part que s’ils se disent outrés par cette décision, après tout, les militants pro-russes ont déclaré leur indépendance et qu'ils appellent même régulièrement leurs citoyens à ne plus payer leurs impôts au fisc ukrainien.

Reste que si l'Ukraine entend ainsi sanctionner les régions prorusses, en les prenant en somme à leur propre jeu, le risque c’est que cette décision ait en réalité l'effet inverse à celui escompté. En clair, que les plus pauvres à l'Est du pays, se détournent désormais et plus que jamais du gouvernement central. Et puis cette décision pourrait également s'avérer contre productive dans le sens où, comme l’entend le journal moscovite NEZAVISSIMAÏA GAZETA cité par le Courrier International, à travers ce décret, Kiev reconnaît implicitement la séparation du Donbass. Or Vladimir Poutine, renchérit LE SOIR de Bruxelles, saisira à son avantage toute marque de faiblesse.

Mais alors que faire ? On ne retiendra évidemment pas la suggestion du dirigeant de la république autoproclamée de Lougansk, lequel a proposé mercredi de provoquer en duel le président ukrainien, affirmant qu'une telle passe d'armes permettrait d'instaurer la paix. De son côté Petro Porochenko, dans un entretien au quotidien allemand BILD a lui déclaré que son pays était préparé à un scénario de guerre totale, mais qu'il préférait une solution pacifique au conflit. Or le problème, c'est que si le Kremlin continue à démentir fermement toute implication de ses troupes, pas un jour ne passe, sans qu'une colonne de véhicules militaires et de soldats ne traverse la frontière. Ce qui fait dire, d’ailleurs, au journal de Kiev DEN, que l'objectif de Moscou était clair depuis le début : la destruction de l'Etat ukrainien.

Pour autant, certains responsables politiques occidentaux, précise la FRANKFÜRTER ALLGEMEINE ZEITUNG, ne peuvent ou ne veulent toujours pas croire que leur ancien partenaire de modernisation, Vladimir Poutine, puisse ainsi sacrifier les fruits d'une politique de détente suivie pendant des décennies, sur l'autel de ses fantaisies de grande puissance. Car si la majorité de la population russe soutient, en effet, le président nationaliste, en revanche, l'économie russe, elle, s'effondre. Russie, une économie meurtrie, c'est même le titre à la Une du dernier numéro de l'hebdomadaire britannique THE ECONOMIST. Or pour un développement substantiel et durable, Poutine a encore besoin de l'Occident.

Voilà pourquoi, nombreux sont ceux à juger aujourd’hui que ni l’artillerie, ni même un accord entre le pouvoir ukrainien et les séparatistes ne permettra de sortir du conflit et que seules des sanctions peuvent conduire à une issue favorable. C’est également, l’analyse défendue par son confrère, l'hebdomadaire THE OBSERVER. Si l'unique principe aujourd'hui de Poutine semble être, en effet, une glorification nationale et personnelle, en revanche, une augmentation de la pression financière combinée à une intensification de l'activité diplomatique, sont autant de mesures qui pourraient, dit-il, convaincre Moscou que le coût de son comportement asocial est trop élevé pour être soutenable.

A ceci près, toutefois, renchérit le quotidien finnois AAMULEHTI cité par Eurotopics, que les débats doivent porter sur des dossiers et non sur des personnes. En clair, si la critique de la Russie sur le dossier ukrainien est appropriée, admonester Poutine pourrait s'avérer en revanche contreproductif. Car sans Poutine, il n'y aura pas de solution au conflit. Le journal de Berlin DER TAGESSPIEGEL ne dit pas autre chose : si Poutine porte autant d'attention à la nécessité de voir son pays traité sur un pied d'égalité, alors les Occidentaux devraient faire à la Russie une offre qui profite, également, à Poutine sur le plan symbolique. Dans le langage des diplomates, on appelle cela "sauver la face".

Reste toutefois à savoir ce que les Européens peuvent offrir au chef du Kremlin pour satisfaire son fantasme de grande Russie, interroge LE TEMPS de Genève ? Et d'en conclure : nous ne sommes plus à l’ère soviétique, face à deux blocs qui se disputent la suprématie du monde, au nom de leurs idéologies irréconciliables : le communisme et le capitalisme. Il n’y a donc pas de retour à la Guerre froide. Mais sans une stratégie européenne vis-à-vis de Moscou, alors le continent va continuer de s’enfoncer dans le marasme.

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