LE DIRECT

Un édito sur la Syrie, mais pour dire quoi ?

5 min

Par Thomas CLUZEL

Après trois jours de pourparlers continus, Russes et Américains sont parvenus à un compromis. Un accord en six points, pour éradiquer les armes chimiques syriennes. Autrement dit, menacé il y a tout juste une semaine d’une intervention américaine, le président syrien a réussi à reprendre l’initiative. Et sur place, le quotidien de Damas AL WATAN, proche du pouvoir, bien entendu se réjouit et affirme que cet accord constitue un véritable progrès dans la crise syrienne. A Beyrouth, les médias qui défendent le régime de Bachar el-Assad, eux aussi, exultent et titrent sur la défaite des va-t-en-guerre.

En revanche, L'ORIENT LE JOUR, lui, se désole et voit dans cet accord ni plus ni moins qu'un permis de tuer, puisqu’il accorde un an à Bachar el-Assad, pour se débarrasser de son arsenal chimique et toute latitude pour poursuivre ses atrocités, avec les armes conventionnelles qui sont en sa possession. Un potentiel effrayant, rappelle le journal libanais, qui a déjà détruit tout le pays, fait plus de 100 000 morts et jeté des millions de Syriens sur les routes de l’exode. Sans oublier, sans oublier bien évidemment l'attaque chimique, perpétrée le 21 août dernier dans la banlieue de Damas. Or le rapport des inspecteurs de l'ONU que le secrétaire général des Nations unies doit remettre aujourd'hui au Conseil de Sécurité s'annonce d'ores et déjà sans appel, croit savoir le FOREIGN POLICY. Les inspecteurs, dit-il, ont collecté quantité de preuves sur l’utilisation de gaz, qui toutes, désignent le président syrien Bachar el-Assad comme l’utilisateur d’armes chimiques contre sa propre population. Dans ces conditions, commente Le TEMPS de Genève, il apparaît donc très clair que ce week-end, Bachar el-Assad n’a pas fait que gagner du temps, il a aussi ridiculisé une bonne partie de la communauté internationale.

En dépit de l'accord trouvé samedi dernier, le bazar syrien continue, titre le WALL STREET JOURNAL. La vérité, écrit le quotidien américain, c’est que cet accord maintient le président Obama plus profondément encore dans le bazar diplomatique, otage qu’il est à présent, non seulement de Bachar el-Assad mais aussi du guide touristique local, comprenez, Vladimir Poutine. Même analyse pour LA STAMPA de Turin, qui écrit : Obama piégé. Piégé à ceci près, toutefois, remarque à nouveau FOREIGN POLICY, que si pour mener à bien la destruction totale de l'arsenal syrien il faudra sans doute dix ans ou plus, le travail lui-même devra être effectué par du personnel militaire spécialement formé ou par des prestataires. Or devinez quel pays dispose du plus grand nombre de militaires et d’experts civils dans le domaine ? Réponse, les États-Unis.

Et voilà pourquoi, reprend L'ORIENT LE JOUR, entre intentions affichées, souhaits inavoués et ambitions démesurées, il y a tout un espace que les maîtres du monde manipulent au gré de leurs intérêts ou de leurs lubies, en fonction d’alliances et de mésalliances qui se font et se défont, sans égard pour les opinions publiques et hors de toute appréciation morale ou de simple éthique.

Cela signifie-t-il, pour autant, qu'une intervention militaire aurait été préférable à l'accord conclue ce week-end ? Voilà près de trois semaines maintenant que la presse tourne et retourne le problème syrien dans tous les sens, afin de trouver la solution, sinon la plus juste, à tout le moins la plus appropriée. D'où ce débat imaginaire inventé par l'éditorialiste d'un hebdomadaire satirique suisse, VIGOUSSE, cité par le courrier international, preuve que tout a déjà été écrit sur la Syrie sans que personne ne sache toujours pour autant quoi en penser.

Un édito sur la Syrie ? Mais pour dire quoi ? Evidemment, toute cette histoire d’armes chimiques et de ligne rouge est une vaste connerie. N’empêche que là, c’est plus possible de laisser faire sans intervenir. Il faut y aller et taper sur ce fumier d'Assad. Bon, sauf que la guerre, on le sait, ne résout jamais rien. Et on sait bien qu’Obama, Hollande et compagnie ont des intérêts cachés. Leur politique interne, des enjeux économiques et stratégiques. Tenez, par exemple, les actions des fabricants d’armes ont grimpé aux Etats-Unis depuis 10 jours ! Alors la "guerre juste" et "le devoir d’ingérence humanitaire", tout ça, c’est du flan. Mais alors quoi ? Ne rien faire ? L’esprit de Munich ? Le Rwanda ? Il y a déjà 110 000 morts, 2 millions de réfugiés, 4 millions en fuite à l’intérieur du pays, c’est pas une petite répression contre une poignée d’extrémistes, c’est une véritable boucherie. Et est-ce qu'en bombardant, on va l’arrêter. Au contraire, ça va juste aggraver le chaos, mettre le feu à toute la région. C’est le bourbier assuré, on a vu en Irak. A moins, à moins que ça n’ait rien à voir justement avec l’Irak. Que l’enjeu soit ailleurs. Globalement, s’il y a eu un progrès vaguement encourageant ces 60 dernières années, c’est celui du droit international. Les dictateurs ne sont plus à l’abri. Regardez Pinochet, Milosevic. Alors Assad ne peut pas massacrer son peuple impunément, ou ce serait le retour en arrière. Bon en même temps, le droit international, on en reparlera quand Poutine sera jugé pour la Tchétchénie et Bush pour l’Irak. Et quand on s’occupera du Darfour ou de la Somalie ou du Congo et de tous les autres carnages dont tout le monde se fout. Et pour la Syrie, il est où, le droit international ? L’ONU est bloquée et Obama se passe de son accord. Sans compter que les Etats-Unis refusent de reconnaître le Tribunal pénal international. Alors le progrès, hein. Bon, d’accord, mais n’empêche. Alors, l’édito sur la Syrie, on dit quoi, interroge le journaliste ? Réponse : je ne sais pas.

L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......