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Un monde de murs.

4 min

Par Thomas CLUZEL

Avec la quête de la meilleure « currywurst », la première question que tout bon touriste se pose à son arrivée à Berlin est évidemment : « où est le Mur » ? Et pourtant, le dit touriste a pour ainsi dire autant de chance d'apercevoir la bête dans son propre pays, puisque selon THE GUARDIAN, près de 600 morceaux du Mur sont aujourd’hui disséminés de par le monde, en France notamment, mais aussi en Espagne, aux Etats-Unis, au Costa Rica, en Indonésie et même jusqu’en Jamaïque. Depuis qu’il a été abattu en 1989, le mur de Berlin a en effet essaimé un peu partout sur le globe. Le mur ou plutôt Les murs, précise le site BIG BROWSER, puisqu’il était composé d’un mur à l’Est et d’un autre à l’Ouest, séparés par un no man's land, le plus prisé restant évidemment le côté ouest avec sa parure de graffitis.

Pour autant et même si le fait est qu'il n'en reste plus grand chose, tous les vestiges du Mur n’ont pas disparus de Berlin. Et c'est tant mieux, car ce stigmate qu’il fallait impérativement détruire et remiser au cimetière de l’Histoire est au contraire devenu aujourd’hui une attraction touristique extrêmement prisée. Ce qui, précise la SÜDDEUTSCHE ZEITUNG, fait de lui une curiosité complexe, pour ne pas dire un monument dialectique.

C'est ainsi, par exemple, qu’à l’occasion des 25 ans de la chute du Mur, des hôtels vous proposeront des menus « spécial Mur ». L’un d’entre eux a même imaginé une formule spéciale « pics du Mur » où pour le prix d’une chambre, vous pourrez aller vous tailler un petit bout du Mur, directement sur le tronçon situé en face de l’hôtel. En d’autres termes et c’est là toute l’ironie de l’histoire, non seulement le Mur de Berlin est devenu aujourd’hui un must des boutiques de souvenirs, on en vend de toutes les tailles et de toutes les formes, collées sur des cartes postales ou dans des capsules en plastique. Mais aussi un lieu presque idyllique pour touristes en goguette.

Et pourtant, non seulement les souvenirs du Mur de la honte offensent l’éthique et parfois même aussi l’esthétique, mais plus encore, ils devraient nous rappeler que depuis sa disparition, il y a un quart de siècle, la planète entière s’évertue à ériger encore et toujours des barrières de séparation, à une cadence probablement inédite dans l’Histoire. Tandis qu’on comptait une dizaine de murs frontaliers durant la guerre froide, il en existerait aujourd’hui près d’une cinquantaine, précise THE GUARDIAN et pas seulement, d’ailleurs, autour d’Etats dictatoriaux ou placés au ban des nations. Autrement dit, au moment même où l’Allemagne s’apprête à célébrer les 25 ans de la chute du mur, les symboles de séparation, eux, prolifèrent plus que jamais.

Un monde de murs, c’est justement l’objet du dossier spécial que le Courrier International consacre cette semaine à ces barrières de protection, à la fois militaire, anti-terroriste ou anti-immigration. Evidemment, il existe un rapport direct entre les guerres et les murs. Et Israël, notamment, en est le symbole. Mais, si cela s’avère parfois nécessaire pour épargner des vies, rappelle L’ESPRESSO, dans la plupart des cas, c’est bien le syndrome de la citadelle assiégée, écrit l'hebdomadaire italien, qui nous guide dans un délire d’incommunicabilité qui bafoue les cris de ralliement des générations précédentes.

Ici un mur fraîchement érigé entre la Turquie et la Bulgarie, là une clôture électrifiée dressée entre le Botswana et le Zimbabwe. Les barbelés tracent également leurs lignes cruelles sur la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis. L’Espagne, elle aussi, entretient depuis longtemps un système de clôtures high-tech pour empêcher les candidats à l’immigration d’entrer. Elle a même récemment remis les barbelés qu’elle avait enlevés du sommet de ses clôtures.

Car pour contrôler nos frontières, précise cette fois-ci THE NEW YORK TIMES, nous avons non seulement érigé des barrières, mais aussi inventé des systèmes qui infligent des blessures physiques à ceux qui essaient de les déjouer. Aussi sous les nobles idéaux de sécurité et de souveraineté se cache en réalité une vérité brutale : nous avons conçu ces murs pour qu’ils agissent sur le corps. C’est ainsi qu’en janvier 2011, raconte toujours le quotidien américain, la clôture entre l’Inde et le Bangladesh a déchiré la chair de Felani, une jeune indienne de 15 ans. Le matin de ses noces, son père a payé deux passeurs pour qu’ils aident sa fille à escalader la clôture. Une fois au Bangladesh, elle devait marcher jusqu’au village où son futur époux l’attendait. Felani a donc grimpé avec une échelle en bambou, fournie par les passeurs, mais sa jupe s’est accrochée aux barbelés. Paniquée, elle s’est mise à crier. Le bruit a alerté les soldats en poste à la frontière. Ils ont tiré en direction de la clôture. Une balle a percé la poitrine de la jeune fille. Elle a demandé de l’eau pendant une demi-heure avant de finir par se vider de son sang. Et elle est restée pendue là, la tête en bas, maintenue en place par les barbelés, jusqu’à ce que le soleil du matin dissipe le brouillard et que les soldats la décrochent. Ils l’ont suspendue par les mains et les pieds à un bâton et l’ont emportée comme un animal destiné à la boucherie.

Et d’en conclure, en coupant la barrière de notre peau, vous pouvez toujours tenter de protéger les limites de votre propriété, de votre frontière, sinon de votre prison. Sauf que ces dizaines de murs érigés depuis vingt-cinq ans n’ont toujours pas permis de rendre notre monde plus sûr.

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