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Un Nobel de la honte qui fait pschitt

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Cette semaine, le président du comité Nobel Thorbjørn Jagland a été démis de ses fonctions, une première en plus de 100 ans d'existence de ce prix.

Thorbjørn Jagland looks down at the Nobel certificate, on the empty chair, where Nobel Peace Prize winner jailed Chinese disside
Thorbjørn Jagland looks down at the Nobel certificate, on the empty chair, where Nobel Peace Prize winner jailed Chinese disside Crédits : Scanpix Norway - Reuters

C'est un événement inédit. Pour la première fois dans l'histoire du prix Nobel de la paix, précise le quotidien d'Oslo AFTENPOSTEN cité par le Courrier International, le président du comité qui souhait renouveler son mandat a été écarté. Thorbjørn Jagland, en place depuis six ans, celui que l’on surnommait «le messager du Grand Nord» et que l'on croyait bien en place a été démis de ses fonctions ou plutôt rétrogradé, au rang de simple membre de la prestigieuse institution.

Et pourtant, précise LE TEMPS de Genève, Thorbjørn Jagland incarnait les valeurs qui fondent la culture politique norvégienne, comprenez la discrétion et la modestie mais avec détermination et efficacité dans l’action. Que des qualités, en somme, dans un monde très codifié. Mais alors pourquoi ce politicien expérimenté, issu du Parti des travailleurs (social-démocrate), habitué aux honneurs, ex premier ministre, ex ministre des Affaires étrangères et ex président du Parlement norvégien a-t-il ainsi été écarté contre son gré ?

L'homme a réagi de manière plutôt laconique. «Je dois me plier» au choix du comité, a-t-il déclaré à la radiotélévision NRK. Quant à la nouvelle présidente, elle a refusé de se prononcer sur les raisons pour lesquelles son prédécesseur n’avait pas été reconduit, alors qu’il disait publiquement le souhaiter. «Il y a un large consensus au sein du comité pour dire que Thorbjørn Jagland a été un bon président pendant six ans», a-t-elle simplement indiqué.

Sauf que la presse, elle, évoque bien un putsch sans précédent. Dès-lors, plusieurs raisons sont avancées. Tout d’abord, le basculement de la majorité politique de la chambre norvégienne en faveur du parti conservateur en 2013 aurait rendu possible le changement de direction actuel. Et de fait, à la faveur de ce basculement, les partis de droite ont pu désigner un membre supplémentaire et faire basculer la majorité au sein du comité Nobel, lequel a ensuite décidé d'écarter le travailliste Thorbjørn Jagland. En d’autres termes, ceci pourrait être perçu comme une volonté du gouvernement de droite d’exercer davantage de contrôle politique sur le comité. Ce que nient, en revanche, fermement les politiques, prétendant qu’ils n’ont aucune influence. Et d'ailleurs, précise à nouveau le journal AFTENPOSTEN, ce type de considérations n'avait jamais, jusqu'à présent, été déterminant dans le choix du président.

Autre hypothèse, la double casquette de Thorbjørn Jagland à la tête du comité et en même temps secrétaire général du Conseil de l’Europe a souvent prêté le flanc aux critiques. Et pourquoi ? Parce que la Russie est un membre important du Conseil de l’Europe. Et du fait de son poste de secrétaire général, Thorbjørn Jagland aurait pu renâcler à décerner le Nobel à des individus ou des organisations critiques à l’encontre de Vladimir Poutine.

Il faut dire aussi que plusieurs prix, décernés sous sa présidence, avaient suscité la polémique, en particulier celui remis au président américain Barack Obama en 2009, quelques jours seulement après avoir décidé d’intensifier l’effort de guerre en Afghanistan. Le prix à l'Union Européenne, en 2012, avait lui aussi fait des vagues, a fortiori dans un pays qui refuse d'adhérer au bloc européen et alors même que l'Union était enlisée dans l'une des pires crises politiques et économiques de son histoire.

Mais plus encore, qui avait reçu le prix en 2010, sous la présidence de Thorbjørn Jagland ? Réponse : le dissident chinois Liu Xiaobo, militant des droits de l’homme, qualifié de «criminel» par le régime chinois et emprisonné pour «subversion». Or depuis, les relations diplomatiques entre la Chine et la Norvège sont gelées. C'est ce prix qui avait valu la plus grosse volée de bois vert à Jagland. Non seulement de la part de Pékin, mais aussi dans son propre pays, selon le site norvégien THE LOCAL. En septembre dernier, Thorbjørn Jagland assurait d'ailleurs, lui-même, que l’animosité à son égard prenait sa source dans le Prix Nobel accordé à Liu Xiaobo.

Quoi qu’il en soit, en guise de représailles, la Chine a notamment interdit l’importation du saumon norvégien en prétextant des raisons sanitaires. L’an dernier, essayant de réparer ses relations avec la grande puissance asiatique, Oslo avait alors ostensiblement snobé une visite du dalaï-lama. En vain. En d'autres termes, 4 ans plus tard, Pékin n’apprécie toujours pas que le prix Nobel de la paix ait été attribué à l’opposant et c'est là, selon la presse norvégienne, que se trouverait la véritable raison du départ de Thorbjørn Jagland, de ce sacrifice comme l'écrit AFTENPOSTEN. Il s'agirait, en réalité, de plaire à la Chine. Ou dit autrement, en évinçant Thorbjørn Jagland de la présidence du comité Nobel, la Norvège aurait tenté de faire amende honorable pour réchauffer ses relations avec la Chine.

Reste à savoir si ce changement à la tête du comité du prix Nobel de la paix sera interprété en Chine comme une victoire, ainsi que le laisse entendre le journal d'Oslo. Rien n'est moins sûr, nuance le BANGKOK POST, lequel précise que Pékin a aussitôt réagi pour préciser que ce geste d'Oslo n'allait en rien réchauffer les relations entre les deux pays. Un Nobel de la honte, en somme, et qui à la différence de la dynamite chère à Monsieur Nobel pourrait bien, en plus, faire pschitt.

Par Thomas CLUZEL

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