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Une bombe de papier

5 min

Le magazine que j'ai lu ce matin est lu à travers le monde entier. Il ressemble, comme le dit NBC News, à n'importe lequel de ces magazines de papier glacé que vous achèteriez chez votre marchand de journaux, ou mieux, tenez, à un de ces magazines que l'on trouve glissés dans les pochettes des fauteuils d'avion, vous voyez?

Le magazine que j'ai lu ce matin en est à son dixième numéro. Il a ses plumes, ses grandes signatures. Cheikh Abou Moussab el Awlaki, Abou Nour, Ramzan Ali... Le magazine que j'ai lu ce matin a ses rubriques habituelles, sa revue de presse, son courrier des lecteurs, ses critiques de cinéma avec ce film, Jihadu Oumma qu'il ne faut manquer sous aucun prétexte, nous dit on, d'autant qu'il a des sous-titres en anglais, ce film, et qu'il nous conte les crimes des « Croisés » , vous savez, l'Amérique. Et surtout il nous dit comment la punir... Ah oui, parce que j'ai oublié de vous dire... Le magazine que j'ai lu ce matin s'appelle Inspire, il est publié par les éditions al Mahallem et ce n'est autre que le magazine d'Al Qaeda... Oui, ce magazine que la presse américaine dissèque depuis que l'on a dit que c'était là, dans ses pages, que les frères Tsarnaev, les auteurs supposés de l'attentat de Boston, ont trouvé à la fois inspiration et conseils pratiques pour mener à bien leur jihad...

A la une de la dernière édition d'Inspire, celle du mois de mars, on voit une foule brûlant un drapeau américain, au pied d'un bâtiment ultra moderne en acier et en verre. Devant ce bâtiment, deux jeunes grimpent à un réverbère, un drapeau noir frappé d'un verset du coran à la main. Et une manchette, en lettres blanches : "Nous sommes tous des Oussama ". Il y a aussi cet appel en une pour une interview ex-clu-sive de Adam Gadahan, ce jihadiste américain considéré comme l'attaché de presse d'Oussama Ben Laden... C'est en page 22, pas la meilleure page d'ailleurs de ce magazine extrêmement bien maquetté. C'est le journal saoudien al Majallah qui ce matin d'ailleurs en parle le mieux, en soulignant ce qu'il appelle l'aspect "glamour urbain" de Inspire, qui associe les aspirants jihadistes à des super héros, dans un univers très inspiré des jeux vidéos. L'objectif est bien sur d'attirer les jeunes, principalement, vers le jihadisme, pour devenir le terrorist next door, exactement comme les frères Tsarnaev, ces jeunes insoupçonnables, ces voisins sans histoire dont on apprend un matin que ce sont eux qui ont planifié et exécuté un attentat.

On ne sait pas combien de personnes lisent Inspire, qui se télécharge sous forme de fichiers PDF. A l'heure d'Internet, il est devenu impossible, explique le Telegraph de contrôler la diffusion des contenus de ce genre. Le quotidien britannique s'est penché sur la génèse de Inspire, dont beaucoup ont cru au début qu'il s'agissait d'un canular. Le guide du parfait petit jihadiste, en anglais professe pourtant la nouvelle théorie mise en place par al Qaeda depuis 2008 : des attaques de petite ampleur, mais sur des cibles bien choisies: frapper l'ennemi, chez lui, là où il s'y attend le moins, là où il se croit en sécurité dans la cour de son jardin, ça le rend dingue, peut on lire. Dans Inspire, on apprend ainsi qu'il faut privilégier les lieux publics, les stades, les centres commerciaux. On explique aux jeunes radicaux américains, danois italiens ou français qu'ils sont ceux qui peuvent faire le plus mal, en frappant l'ennemi au cœur. Al Majallah, qui décortique la stratégie de Inspire souligne que le magazine jihadiste remet en avant un concept du terrorisme islamique que l'on aurait pu croire en déshérence : frapper « l'ennemi lointain », l'occident, alors qu'à la faveur des révolutions arabes, le jihadisme local a en ce moment le vent en poupe et qu'il est devenu plus simple de s'attaquer à « l'ennemi proche », le tyran local. Bref, j'ai continué ma lecture d'Inspire. J'ai lu les rubriques pour femmes, les pages témoignages du genre "pourquoi j'ai choisi le jihad". J'ai lu encore un essai très détaillé sur les mérites du M16, et un long papier d'Oussama Ben Laden, je vous le donne en mille, sur... les conséquences du réchauffement climatique... Et puis il y a encore ce que Inspire appelle le Jihad Open Source, le manuel du petit terroriste, avec - on en a beaucoup parlé - comment fabriquer une bombe dans la cuisine de maman, où comment ne pas laisser derrière soi des empreintes digitales. Et puis j'ai lu encore cet article qui fustige la France au Mali, qui parle je cite de l'insondable stupidité de la croisade française et de ses conséquences. L'article... est illustré par une photo de Mohamed Merah et appelle des dizaines de nouveaux Mohamed Merah à attaquer Paris.

Le magazine que j'ai lu ce matin est donc une bombe de papier. Et on peut s'interroger sur le modèle qu'il renvoie à tous les jeunes perdus qui seraient en quête d’identité. Inspire leur tend un miroir déformant, où se mêle dans une infinie perversité, le terrorisme, la haine de l'autre, l'exaltation de soi, avec le besoin, bien souvent légitime, de se sentir appartenir à un groupe, le tout saupoudré d'un salmigondis géopoliticoreligieux qui utilise l'Islam comme il utilise les codes de la culture urbaine, le rap, le jeu vidéo, les pulls à capuche. Et cela fait froid, très froid dans le dos…

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