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Une farce et un piège.

4 min

Par Thomas CLUZEL

Le référendum qui s’est déroulé hier en Crimée est bien sûr tout cela à la fois. Placée sous occupation militaire, coiffée de dirigeants postiches, privée de tout semblant d’opposition, la péninsule a été livrée à une caricature de consultation démocratique, digne, au mieux, de ce qui constituait la norme durant l’époque soviétique.

Avec près de 96% de vote favorable au rattachement de la péninsule ukrainienne à la Russie, bien entendu les avis sont partagés selon que l'on se place dans un camp ou dans l'autre. Quand le journal pro-russe IZVESTIA y perçoit ce matin l'unité des cœurs, son confrère des Pays-Bas DE TELEGRAPH y voit, au contraire, un pourcentage digne de la Corée du Nord. Et de fait, côté occidental, ce simulacre d’exercice populaire ne trompe personne.

Pour preuve, américains et européens se sont dit prêts d'ores et déjà à imposer des sanctions supplémentaires à la Russie : interdictions de visas, gel des avoirs, annulation du sommet Russie-UE en juin. D'après le quotidien allemand BILD, les PDG des deux plus grands groupes russes, Gazprom et Rosneft, figureraient sur la liste des sanctions, une information toutefois démentie de sources diplomatiques.

Le problème, nuance aussitôt LE TEMPS de Genève, c'est qu'à ce jeu-là, on le sait bien, le «camp occidental» a peu d’atouts à faire valoir malgré l’unité de circonstance qu’il a affiché ces derniers jours. Peu de bâtons et pratiquement pas de carottes : le voilà privé en réalité des outils fondamentaux qui permettent de mettre en place une politique. En revanche et à l'inverse, en face, maniés par le Kremlin de manière insondable, les bâtons à disposition sont légion et c’est bien là que réside le problème.

Pour autant, les menaces de riposte économique proférées par Moscou ne doivent pas dissuader l'UE et les Etats-Unis de prendre des sanctions contre la Russie, soutient le TIMES de Londres. Même si l'Ouest doit se préparer, dit-il, à des contre-sanctions économiques, car c'est vrai que beaucoup d'Etats européens sont aujourd'hui vulnérables au chantage au gaz, des solutions néanmoins existent : la chancelière Angela Merkel a notamment proposé d'approvisionner l'Ukraine en gaz stocké dans des réservoirs allemands, si jamais Poutine arrêtait les livraisons de gaz russe. Et puis les Etats-Unis seraient également bien inspirés, estime le quotidien britannique, de réviser leurs restrictions d'exportations énergétiques vers des pays européens alliés.

Sans compter, que Poutine n'est pas aussi fort qu'il veut bien nous le laisser entendre, car ce qui est en jeu, c’est l’accentuation de l’isolement de la Russie. Or à ce titre, il se pourrait que Vladimir Poutine surestime sa position de force. Pourquoi ? Parce que la Russie, précise à nouveau LE TEMPS, dépend des flux de capitaux étrangers et des flux énergétiques. Ainsi et s'agissant du gaz, tout d'abord, l’Ukraine reste aujourd'hui le principal acheteur international de gaz russe, historiquement à parité avec l’Allemagne. En clair, interrompre le flux de Gazprom reviendrait pour la Russie à scier la branche sur laquelle elle est assise alors même que les recettes gazières sont le principal stabilisateur social du pays. Idem pour le pétrole. La balance pétrolière mondiale ne représente qu’un à deux millions de barils, ce qui signifie que les pays du cartel de l’OPEP pourraient compenser l’absence de la Russie grâce à leur capacité de production excédentaire. En clair, le monde peut se passer du pétrole russe. Mais pas l’inverse. Enfin n'oublions pas que la crise diplomatique entre l’Ouest et la Russie a fait perdre au rouble 10% de sa valeur cette année face au dollar. Et on imagine les dégâts de cette dépréciation de la monnaie locale sur les grandes sociétés russes les plus endettées.

On le voit, aux confins d’empires pas encore tout à fait morts, sur des terres irriguées de gazoducs russes, il n’existe donc pas de solution prête à porter. Dans cette région du monde, où s’entremêlent encore plus qu’ailleurs appartenances historiques, nostalgies, rêves et calculs politiques contradictoires, nul ne peut débarquer avec un kit de guérison à appliquer tel quel sur la plaie. Et l’issue qui se dessinera, s’il doit y en avoir une, viendra sans doute du mélange qu’offriront sur le terrain, les rapports de force politiques et militaires, la débrouillardise diplomatique et les intérêts bien compris des uns et des autres.

Enfin, assez étonnamment, dans cette situation où les deux vieux blocs se recomposent, une bonne partie de la charge repose en réalité aujourd’hui sur les épaules du pouvoir ukrainien lui-même. Ce sera à lui de combler au mieux les limites de l’Occident en faisant preuve de retenue. Mais plus encore, il devra résister aux provocations russes en évitant de se jeter dans les pièges tendus. Or pour un pays dont le sort était départagé, il y a quelques semaines encore, par la réussite de sa révolution et qui, d’une certaine manière, n’est encore qu’un bébé, c’est là une responsabilité bien lourde à porter.

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