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Viktor Orbán, laquais de Vladimir Poutine ?

5 min

Voilà plus d’un an que les manifestations contre le Premier ministre hongrois Viktor Orbán et sa politique nationaliste se multiplient à Budapest. Or dimanche dernier, les Hongrois sont à nouveau sortis dans les rues de la capitale pour dénoncer, cette fois-ci, une nouvelle mesure controversée.

Russian President Vladimir Putin discuss with Hungarian Prime Minister Viktor Orban.
Russian President Vladimir Putin discuss with Hungarian Prime Minister Viktor Orban. Crédits : Laszlo Balogh - Reuters

La semaine dernière, rapporte l'hebdomadaire MAGYAR NARANCS cité par Vox Europ, le Parlement hongrois a voté une loi qui prolonge de 15 à 30 ans la période pendant laquelle les détails de l’accord signé avec la Russie dans le domaine du nucléaire civil sera couvert par le secret-défense. Et c'est ainsi qu'à l’appel de l’opposition, des milliers de personnes sont donc redescendues à nouveau dans la rue, avec des pancartes sur lesquelles on pouvait lire notamment ces mots, précise toujours le journal : « ce gouvernement est corrompu ».

De quoi s'agit-il ? L’accord porte sur un prêt de 10 milliards d’euros, consenti par la Russie à la Hongrie, afin de couvrir 80% des frais de construction de deux nouveaux réacteurs pour la centrale de Paks. Réalisée par une société russe, cette centrale est la seule du pays et elle fournit en électricité environ 40% de la Hongrie. Et tandis que le gouvernement invoque des raisons de défense, note le site HU-LALA, l’opposition estime quant à elle qu’il s’agit de masquer une véritable affaire de corruption.

A tout le moins, la décision apparaît en effet opaque. Tout remonte au 14 janvier 2014. Retenons bien cette date, écrit le quotidien de Budapest NEPSZABADSAG cité par le Courrier International, pour qui il a été établi ce jour là que la Hongrie n'était pas une démocratie au sens européen du terme. Car dans le cas contraire, il aurait été impensable, dit-il, que l'on prenne une décision engageant le destin du pays sur plusieurs décennies, sans débat public, sans consultation scientifique et sans aucune étude en amont, mais uniquement par la volonté personnelle du président. Et d'ailleurs, faut-il seulement s'en étonner ? En l'occurrence, Viktor Orbán est plutôt expert en la matière. Et le journal toujours de rappeler qu'en septembre 2001, déjà, il avait fait de même lors de l'achat des avions de combats Gripen à la Suède. Or nous ignorons toujours ce qui s'est passé dans les coulisses mais l'affaire sentait la corruption. Et celle d'aujourd'hui est encore d'un autre calibre, tant par son prix, que par ses effets, puisqu'il s'agit de décider non pas quels avions de chasse volent au-dessus de nos têtes, mais du mode d'alimentation énergétique de la Hongrie pour de longues décennies.

Or dans ce contexte, nous devrions croire Viktor Orbán, lequel affirme que pour son alimentation en énergie, notre pays a besoin de deux nouveaux réacteurs nucléaires et que la meilleure solution est de les faire construire par l'agence atomique russe, à l'aide d'un crédit remboursable sur trente ans. Et le journaliste d'en conclure : vingt-cinq ans après la chute du communisme, Orbán croit la Hongrie plus en sécurité sur les genoux de l'ours russe. Qui aurait pu le croire ?

Et de fait, il y a vingt-cinq ans, rappelle LE TEMPS de Genève, un étudiant de 26 ans nommé Viktor Orbán, qui avait grandi dans une Hongrie occupée par l’Armée rouge, clamait «Dehors les Russes!» Pendant deux décennies, il n’a cessé d’accuser les socialistes hongrois de trahir l’intérêt national, en négociant avec Moscou. «Notre pays est sous l’emprise des Russes!» confiait-il même encore à Nicolas Sarkozy en visite à Budapest en 2007. A présent, le jeune progressiste qui pourfendait les nationalistes de tout poil est devenu un leader autoritaire fasciné par l’ancien espion du KGB Vladimir Poutine.

Dès-lors, pourquoi l’ancien étudiant rebelle brandit-il aujourd’hui la en exemple ? Selon un spécialiste interrogé dans les colonnes du journal, Moscou doit prêter 10 milliards d’euros, soit 80% du coût de l’agrandissement de la centrale. Or il n’y aura, dit-il, aucun contrôle de la Russie sur la façon dont ce prêt sera dépensé. En d'autres termes, 10% à 15% de l’argent pourrait être détourné sans aucun problème. Sans compter que 40% des travaux seront confiés à des entreprises hongroises, le plus vraisemblablement, selon la pratique actuelle des cercles d’affaires proches du pouvoir. D’où le tournant pro-russe de Viktor Orbán, qui avant les prochaines élections, renchérit le quotidien slovaque SME cité par Eurotopics, pourra se targuer d'avoir réalisé un grand investissement avec de nombreux emplois à la clé. Quant à Poutine, il fait lui aussi une bonne affaire, puisqu'il prend pied dans l'UE, prouve qu'il n'est pas complètement isolé et dispose même désormais d'un laquais obéissant, pour l'aider à réaliser ses aspirations expansionnistes.

Etrangement, Orbán ne s'est pourtant opposée ni aux sanctions contre la Russie s'agissant de l'Ukraine, ni à un renforcement de la défense collective de l'OTAN. Preuve qu'il joue, en réalité, un perpétuel double jeu. Orbán n’est pas pro-russe, ni même l'agent de Poutine précise le journal estonien POSTIMEES, mais il aime Poutine pour son cynisme et son indifférence envers l’idéologie. Et puis si la Hongrie se contentait d’être un membre de l’Union européenne, alors personne n’en parlerait. En revanche, en balançant ainsi entre l’Ouest et l’Est, Orbán se rend plus intéressant.

Enfin l’ouverture vers l’Est, reprend LE TEMPS, permet également à Viktor Orbán, à l’étroit dans son costume de leader d’un petit pays d’Europe, de traiter avec l’Azerbaïdjan, le Kazakhstan, la Mongolie et de présenter le peuple magyar (qui serait originaire de l’Est de la Russie), comme le chef naturel de toutes ces nations. En clair, en surfant sur cette idéologie nationaliste du XIXe siècle toujours populaire en Hongrie, Orbán se crée, sans combat, un empire virtuel à la mesure de son ambition.

Par Thomas CLUZEL

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