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Affreux, sales et méchants.

5 min

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : la mort du cinéaste italien Ettore Scola et la dernière étude d’Oxfam sur le fossé qui se creuse, chaque année davantage, entre riches et pauvres.
Dans la filmographie d’Ettore Scola, disparu cette nuit à l'âge de 84 ans, « Affreux, sales et méchants », c’est le film un peu honteux, celui qui voisine avec les chefs d’œuvre reconnus, qu’il s’agisse de la grande fresque historique de « La Nuit de Varennes », les illusions perdues de la gauche dans « Nous nous sommes tant aimés », ou bien encore la dénonciation du fascisme avec « Une journée particulière ». « Affreux, sales et méchants » a d’ailleurs été récompensé à Cannes d'un prix de la mise en scène, sauf que ce fut un véritable bide commercial, rappelle ce matin le magazine SLATE. Et surtout, à sa sortie, le film suscita la controverse, tant il prenait tout le monde à revers.

Et c’est vrai que ce film suscite une forme de gêne. Il montre les pauvres, les très pauvres, les misérables, leur vie dans un bidonville, sur les hauteurs de Rome, la prospère. Il ne cache rien, comme la pudeur le voudrait. Il se fout des bons sentiments, du discours social, il ne cherche pas à enjoliver. Ici, pas de lumière christique, ni de message. Juste un rire honteux, à mi-chemin entre le voyeurisme et la stupéfaction. En réalité, Ettore Scola se fiche du documentaire mais il montre tout. Et sous une lumière crue. Ses pauvres sont vulgaires et répugnants. Ils volent et se volent entre eux, se prostituent, pratiquent l’inceste, bouffent comme des porcs et picolent de même. Les pauvres sont sales, laids, méchants, exactement comme l’indique le titre. Ils ne montrent aucun sentiment, sinon l’envie et la cupidité. La violence est omniprésente et l’on se tape dessus, dans un concert de rires gras et d’encouragements. Ici, la pauvreté n’est pas belle à voir.

Mais elle est là, justement, l’intuition géniale d’Ettore Scola, dans cette manière de montrer la misère, sous sa forme la plus caricaturale et donc la plus expressive, la plus violente. « Affreux, sales et méchants » te saute à la gueule dès les premières images, écrit Jean Marc Proust. Et à la fin, là, tu réalises que t'as passé 2 heures à te bidonner alors que tu devrais être en train de chialer.

Et puis "Affreux sales et méchants", justement, ce pourrait être aussi le titre de la dernière étude publiée cette semaine par Oxfam sur le fossé qui se creuse, chaque année davantage, entre riches et pauvres.
Sur le site de LA TRIBUNE DE GENEVE, il y a notamment cette photo. La scène se passe à New York. Sur les marches d’un escalier se tient assis à vieil homme, pas vraiment l’air méchant, mais les cheveux sales et la barbe hirsute. Il a retiré ses chaussures. D’un mouvement de la main, il soulève un vieux tee-shirt affreux pour aller soulager du bout du doigt et dans le dos cette démangeaison qui semble l'agacer. A côté de lui, tout à côté, se tiennent debout trois jeunes filles. Elles n’ont aucun regard pour le sans domicile fixe, peut-être même ne l’ont-elles pas remarqué. En revanche, elles ont le regard directement fixé sur l’objectif qui les prend en photo. Elles sourient. La légende, inscrite au bas de l’image, nous apprend qu’elles sortent tout juste d’un défilé de mode. Comme leur allure et leur sourire trop parfait auraient pu nous le laisser deviner. Toujours est-il que cette image a été choisie par le quotidien pour illustrer, donc, la dernière statistique publiée en début de semaine par Oxfam et selon laquelle l'écart entre la frange la plus riche et le reste de la population s'est creusé de façon spectaculaire, au cours des douze derniers mois. En clair, le monde est devenu encore plus inégalitaire et la tendance s'accélère. Le rapport note, par exemple, que les 1% les plus riches détiennent désormais 50.1% du patrimoine mondial. Et la même statistique, mais présentée légèrement différemment, suffit à mesurer un peu plus encore la démesure du phénomène : les 62 personnes les plus riches au monde possèdent, désormais, autant que la moitié de la population mondiale. La richesse de ces 62 individus, dont 53 hommes, a crû de 44% depuis 2010, alors que celle des 3,5 milliards de personnes les plus pauvres chutait dans le même temps de 41%.

D'où cet appel de l'ONG, lancé aux participants du forum économique mondial de Davos qui s'ouvre aujourd'hui : nous ne pouvons pas continuer à laisser des centaines de millions de personnes souffrir de la faim, alors que les ressources qui pourraient les aider sont amassées par quelques personnes en haut de l'échelle. Et de préciser, notamment : environ 7600 milliards de dollars détenus par des individus sont aujourd'hui placés dans des paradis fiscaux. Or le simple fait que 188 des 201 premières entreprises mondiales soient présentes dans au moins un paradis fiscal montre qu'il est temps d'agir.

Evidemment, cela n'a rien de nouveau rappelle le journal de Vienne DER STANDARD. Le capital engendre encore plus d'argent, ce qui alimente la tendance naturelle qui veut que les riches s'enrichissent. Sauf que les données fournies par Oxfam indiquent clairement qu'au niveau mondial, on a perdu toute mesure des choses. Les systèmes de compensation, en particulier, ne fonctionnent pas. Voilà pourquoi il est grand temps de mener un vaste débat sur une plus juste répartition des richesses. En d'autres termes, les deux questions centrales pour le quotidien sont les suivantes : comment démanteler les paradis fiscaux et comment taxer le capital de façon plus équitable ?

Sans compter que le fossé qui se creuse chaque année davantage entre riches et pauvres porte, aussi, atteinte aux droits de l'homme et sape les fondements mêmes de la démocratie, renchérit son confrère grec AVGI avant de préciser : à partir d'un certain niveau, la richesse est une force qui permet aux nantis d'acheter des lois qui les rendront encore plus riches.

Pour le reste, les riches sont plus riches, et alors ?, interroge de son côté le journal de Johannesburg DAILY MAVERICK, repéré par le Courrier International. Il est certain que de telles affirmations, mettant en évidence l’enrichissement des plus riches, vous garantissent les gros titres de la presse mais que propose exactement Oxfam en les publiant ? Si vous voulez vraiment venir en aide aux plus pauvres, si voulez vraiment agir pour provoquer un changement, dit-il, alors commencez en premier lieu par démonter les politiques, qui permettent au clientélisme et à la corruption de prospérer. En d'autres termes, attaquez-vous aux affreux, sales et méchants, mais les vrais cette fois-ci.

Par Thomas CLUZEL

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