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Afrique : le pari du troisième mandat

5 min

PAR LUDOVIC PIEDTENU C'est ma conseure de Libération , Maria Malagardis, qui évoquait cela en début de semaine en ces termes : "En Afrique, un nouveau concept est officiellement devenu le baromètre de la démocratie, ou plutôt de sa fragilité : le troisième mandat présidentiel, imposé au forceps via une révision express de la Constitution."C'est même un des temps forts de l'année 2015, selon un article hier de Vice News intitulé "L'année où les hommes forts de l'Afrique ont adopté le coup d'état constitutionnel".En réalité, cela a commencé en 2002 au Togo, le Tchad en 2005, le Cameroun et l'Algérie en 2008, le Burundi et le Congo-Brazzaville cette année.Puis le Rwanda le week-end dernier. La modification de la Constitution y a été approuvée à 98,4%.L'actuel Président Paul Kagame en est à son deuxième mandat. La réforme abaisse la durée du mandat de 7 à 5 ans. Mais remet les compteurs à zéro en quelque sorte avec la possibilité pour l'homme fort de Kigali de rester au pouvoir, en théorie, jusqu'en 2034.On ouvre les pages du quotidien sénégalais Le Soleil qui cite Paul Kagame en 2010."Ce serait un échec si je ne trouvais personne pour me remplacer avant la fin de mon mandat actuel"."Ceux qui cherchent un troisième mandat, disait-il, en cherchent un quatrième, puis un cinquième".Indignation de la jeune presse africaine, comme ce site d'infos de Guinée-Conakry."Le drame qu’il y a à façonner les dictateurs, c’est qu’arrivés au sommet, se croyant tout permis, ils ne gouvernent plus, mais règnent sur le pays et les hommes." peut-on lire ce matin sur le site guinéen Ledjely.com Sa jeune équipe de rédacteurs rapporte l'information de ces dernières 24h. Au Congo où Denis Sassou-Nguesso "n’entend plus attendre la fin de son actuel mandat pour s’offrir le troisième.""Comme pour narguer davantage ses adversaires, il assure vouloir organiser les élections durant le premier trimestre de 2016, au lieu d’attendre en juillet, comme cela était prévu."Ce site d'infos guinéen rappelle que "la modification constitutionnelle au Congo Brazzaville a été entérinée à 92% par référendum en octobre grâce en particulier au soutien explicite et inique du Français François Hollande." Sans plus de précisions.Pour ledjely.com, "est-ce la provoc' de trop ?"."Reclus dans une sorte de bulle qui le prive du sens de la réalité, le président congolais est en proie à une mégalomanie qui l’amène à se penser comme un messie, sans lequel le Congo s’écroulerait. C’est l’état mental de tous ceux qui veulent demeurer présidents à vie. En plus, poursuit le journal, il s’efforce de démontrer qu’au-delà de son âge avancé (72 ans et un total cumulé de 31 ans d'exercice du pouvoir), il est encore plein d’énergie. Mais il s’agit d’une mise en scène. Dès qu’il rempilera tout de suite, la réalité reprenant le dessus, la sénilité fera progressivement son œuvre. Petit à petit, il cessera d’être le véritable président du pays pour être le pantin que des collaborateurs peu scrupuleux exploiteront pour faire main basse sur les richesses du pays, et au détriment des populations dont le sort ne s’améliorera guère. La Guinée a déjà connu cette triste réalité avec Lansana Conté dont la maladie avait été mise à profit de manière éhontée par les clans opposés qui l’entouraient. Et c’est un peu ce à quoi l’Algérie est aujourd’hui confrontée avec Bouteflika qui fait davantage office de figurant symbolique, que de président ayant la plénitude de ses facultés mentales et physiques."Le journal Ledjely poursuit :"Tirant les leçons de ces exemples et se laissant tant soi peu inspirés par la belle histoire que les Burkinabè écrivent en ce moment, les Congolais ont encore la possibilité d’empêcher une si sombre perspective à leur pays. Mais il faut oser avouer que le prix à payer n’est pas mince. Il n’y a qu’à voir ce que le Burundi vit aujourd’hui pour s’en convaincre. Mais quand on a le malheur d’avoir une dictature féroce et une communauté internationale qui se laisse acheter, on n’a pas trop le choix. Malheureusement !" conclut le journaliste guinéen.GUILLAUME ERNER : Le Burundi - évoqué à l'instant - va mal. Son Président Pierre Nkurunziza a choisi lui aussi le coup d'état constitutionnel et de se faire réélire en juillet pour un troisième mandat.Sous la plume de Frédéric Koller, dans les colonnes du quotidien suisse Le Temps, l'homme est dépeint ainsi. "Converti au courant chrétien évangéliste Born again, Nkurunziza monopolise l’espace médiatique avec des discours ponctués de prières dans lesquels il explique être prédestiné à diriger le pays.""Ceux qui s’opposent au chef de l’Etat sont en train de combattre Dieu lui-même", déclarait lundi une députée elle-même convertie. "Le Seigneur m’a dit que le président est un homme élu selon la volonté divine et qu’il pourra résister à tous les opposants intérieurs et qu’il tiendra aussi tête à la communauté internationale."Ce qu'il fait. Le président burundais a encore refusé hier l'envoi d'une mission de paix de l'Union Africaine."Pourquoi les dirigeants s'accrochent au pouvoir ?" s'interrogeait la semaine dernière l'hebdomadaire américain Newsweek.Réponse du journal : "le facteur le plus évident, le désir humain pour l'autorité et le prestige"."L'absence aussi - souvent - d'une opposition politique efficace"... quand elle n'est pas empêchée...Et de citer la directrice adjointe Afrique de l'ONG Human Rights Watch, qui avance un argument plus pratique : "la retraite n'est pas attrayante. Très peu de pays africains - en fait presque aucun - ne propose une sorte de pension ou un régime de sécurité pour les anciens Présidents ou Chefs d'Etats. Out of power / Out of money -> Sans pouvoir, pas d'argent."

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