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Alep et Mossoul : même combat ?

5 min

Les deux batailles se déroulent concomitamment, dans la même région et mettent aux prises des adversaires qui se ressemblent. Mais les objectifs stratégiques ou politiques des uns et des autres ne sont pas les mêmes.

Par Eric Biegala

Ils sont nombreux les titres de la presse internationale à vouloir tenter le parallèle entre Mossoul et Alep, ne serait-ce qu'à cause de la concordance des temps : les deux batailles se déroulent en même temps, "à 642 km de distance l'une de l'autre", écrit le Huffington Post et "le sang (surtout celui des civils) coule de la même manière dans ces deux batailles jumelles"... Les deux villes, chacune comptant près de 2 millions d'habitants avant guerre, "chacune carrefour d'anciens empires, sont considérée comme autant d'objectif stratégique cruciaux alors même qu'elles sont aussi le creuset des souffrances de centaines de milliers de personnes", poursuit sur la même veine le Los Angeles Time.

Pour autant s'agit-il bien de la même bataille ?

A en croire les télévisions, les médias en ligne et les blogs alignés sur Moscou ou Damas on pourrait le croire. Des deux côté affirmait-on par exemple du côté de la Pravda russe il y a quelques semaines on a des gouvernement légitimes - irakien ou syrien - qui partent en guerre appuyés par leurs alliés, contre des terroristes lesquels ont fait main basse sur chacune des deux villes.

Mais depuis quelques jours le ton change et c'est plutôt d'une sorte de concurrence entre les batailles qu'il est question dans les colonnes, tant des médias pro-Kremlin d'ailleurs que dans les pages de la presse occidentale. RT par exemple, la nouvelle appellation de Russia Today, explique, citant abondamment Vitaly Chourkin l'ambassadeur russe aux Nations Unies, que "la réunion d'urgence du Conseil de Sécurité de l'ONU demandé hier par la France à propos d'Alep n'est rien d'autre qu'une tentative de détourner l'attention du monde des problèmes humanitaires nés de l'opération occidentale sur Mossoul, Mossoul où la situation humanitaire est bien pire qu'à Alep-Est", assure la chaîne russe.

Evidemment ce n'est pas tout à fait le même son de cloche que l'on trouve dans la presse de Washington. Prenez The Hill par exemple, le quotidien politique de la capitale américaine. "La bataille de Mosoul ne ressemble même pas de loin à la bataille d'Alep, écrit Brian Mickael Jenkins dans une longue tribune... "Il ne peut y avoir d'équivalence entre les deux" poursuit-il... et d'expliquer qu'alors que l'usage de la force par l'armée irakienne à Mossoul a été particulièrement mesurée du fait de la présence dans la ville de centaines de milliers de civils - et cette mesure explique en larges parts pourquoi la progression des soldats irakien est si lente - à Alep en revanche les forces Syriennes et russes n'ont apparement pas la moindre retenue dans leurs utilisation des moyens militaires, allant jusqu'à bombarder délibérément des cibles civiles... Ce genre de tactique traduit l'approche du combat contre-inssurectionnel qu'on a tant en Syrie qu'en Russie, poursuit Brian Mickael Jenkins... une tactique "qui vise a rendre la vie impossible dans les zones non contrôlées par le gouvernement en attaquant les commerces, la production alimentaire, les services publics et tout ce qui est nécessaire à la vie quotidienne... Une tactique qui ne fait aucune différence entre les combattants et les non-combattants et qui renvoie aussi bien à l'histoire récente de la Syrie qu'à celle de la Russie dès qu'il s'agit de mater une révolte interne". Et Brian Mickael Jenkins de rappeler la brutalité avec laquelle Hafez el Assad, le père de Bachar avait écrasé l'insurrection des Frères Musulmans à Hama en 1982, en bombardant la ville ; ou les transferts massifs et forcés de populations, opérés par Staline dans les années 30 ou 40 en URSS, des populations (les Baltes, les Tatars) considérées comme autant de menaces potentielles à l'hégémonie du territoire soviétique.

Le même genre de tentative d'homogénéisation ethnico-religeuse est à l'oeuvre en Syrie, où la moitié de la population du pays a d'ores et déjà été déplacée, soit en interne soit à l'étranger... "Ce n'est pas une coïncidence si les deux villes de Mosoul et d'Alep sont aujourd'hui dans une situation aussi dramatique" écrit pour sa part Eyad Abu Shakra dans le quotidien saoudien Asharq Al-Awsat publié à Londres ; "les deux cités partagent la même identité démographique, laquelle incarne une sorte de statu quo dont on ne veut plus" dans la région : toutes deux ont une population en majorité arabe sunnite avec d'importantes minorités, arabes et non arabes, chrétiennes et non-chrétiennes"... En poussant à l'exode ces populations, "la Russie, le régime d'Assad travaillant de concert avec l'Iran, essaient de créer un nouveau statu quo démographique en Syrie, estime l'éditorialiste ; et ce sont les arabes sunnites qui vont en payer le prix".

A vrai dire les objectifs politiques des deux batailles de Mossoul et d'Alep semblent effectivement différents... A Mossoul l'objectif est bien de réintégrer la seconde ville d'Irak et sa population à majorité sunnite dans le giron du pays, lequel est en majorité chiite. A Alep il semble qu'il s'agisse de vider la ville d'une bonne partie de sa population... C'était le sens donné à ces couloirs "humanitaires" proposés ces dernières semaines par le régime à la population d'Alep-Est... C'était également le sens des derniers tracts envoyés sur la zone et qui en substance offraient à la population le choix entre partir des quartiers rebelles ou mourir sur place.

Mais la bataille d'Alep a aussi des objectifs plus "géopolitiques", pourrait-on dire. Pour la Russie tout au moins. C'est ce qu'expliquent Dmitriy Steshin et Aleksandr Kots dans les pages de la Komsomolskaya Pravda... "Prendre Alep, écrivent ils, changera la polarité de l'environnement au Moyen Orient. La Russie passera du statut de simple "présence dans la région" à celui de puissance décisionnaire, voire de puissance dominante si l'assaut sur Mossoul, lui, ne se concrétise pas : tout le monde se tournera désormais vers la Russie plutôt que vers l'Occident dès qu'il y aura un problème dans la région. En ramenant la paix à Alep, poursuivent les deux chroniqueurs, la Russie recevra en dividende non seulement les deux bases sur la Méditerranée qu'elle a déjà, mais elle pourra aussi se draper dans la blanche toge du pacificateur... Elle pourra alors sérieusement s'occuper d'un certain Etat fasciste récemment apparu dans la région de Belgorod" concluent-ils... Manière de rappeler incidemment que la guerre russe en Ukraine n'est pas, elle non plus, terminée.

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