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Un soldat syrien des forces pro-gouvernementales pose devant un char dans les ruines d'Alep

Alep, le plus grand dynamitage de masse depuis la fin de la guerre froide

5 min

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : un nouvel accord aurait été trouvé pour permettre l'évacuation des rebelles d'Alep, au lendemain d'une initiative similaire ayant échoué.

Un soldat syrien des forces pro-gouvernementales pose devant un char dans les ruines d'Alep
Un soldat syrien des forces pro-gouvernementales pose devant un char dans les ruines d'Alep Crédits : GEORGE OURFALIAN - AFP

Si l'annonce mardi soir d'un accord de cessez-le-feu avait pu faire croire, à certains, que le régime de Damas et ses alliés était sensible à la pression internationale, voire comme l'écrit DE STANDAARD qu'il était possible de convaincre les belligérants qu'il y avait des limites au cynisme, la journée d'hier aura vite fait de doucher tous leurs espoirs en faisant résonner, une fois de plus, le fracas des armes avec les cris et les larmes. Mercredi matin, alors que des centaines d’habitants de l’enclave bombardée se pressaient dans les rues, affamés, désespérés, pour embarquer dans des autobus censés les sortir enfin de l’enfer, non seulement les bus sont repartis vides, mais les bombardements n’ont pas tardé à redoubler, amenant les habitants à courir en tous sens pour essayer de sauver leur vie. Toute la journée d'hier, les bombes ont continué de s’abattre sur les derniers kilomètres carrés d’Alep-Est, qui échappent encore au contrôle de l’armée syrienne.

Pourquoi, tout d'abord, l'accord sur la capitulation d'Alep a-t-il capoté ? Après que la Turquie eût négocié une trêve (en se posant en médiateur entre les rebelles syriens et Moscou), Damas et surtout Téhéran semblent avoir ajouté, à la dernière minute, de nouvelles conditions à cet accord russo-turc, faisant ainsi voler en éclats un dénouement conclu sans leur assentiment. Loin de se ranger derrière la trêve conclue par Moscou, l'Iran exigerait en effet que l’évacuation des milliers de personnes qui restent à Alep-Est soit conditionnée au départ d’une partie des habitants de deux villages chiites, Foua et Kefraya, assiégés depuis des mois par les rebelles syriens. Distantes de quelques dizaines de kilomètres à peine d’Alep, ces deux enclaves, précise LE TEMPS de Lausanne, se trouvent dans la province voisine d’Idlib encore aux mains de la rébellion syrienne. Or là-bas, les habitants chiites encerclés de toute part ne doivent leur survie qu’aux forces du Hezbollah, le mouvement chiite libanais pro-iranien, qui assure leur défense.

Ce matin, en contrepartie donc de l'évacuation de ces 15.000 personnes assiégées par les rebelles dans les villages chiites de Foua et Kefraya, un nouvel accord de cessez-le-feu aurait été proclamé. C'est du moins ce qu'annonce un organe de presse du Hezbollah libanais, qui assure que l'évacuation des rebelles à Alep pourra commencer dans les toutes prochaines heures.

Quoi qu'il en soit, plusieurs leçons peuvent, d'ores et déjà, être tirées de ces ultimes tractations. La première d'entre elles, c'est que l’Iran et la Russie (bien que tous deux alliés de Damas) ne poursuivent pas, en réalité, les mêmes objectifs en Syrie. Ensuite, écrit le quotidien libanais L'ORIENT LE JOUR, la confusion qui règne actuellement autour du sort d'Alep démontre la faiblesse intrinsèque du régime de Damas, qui ne doit sa survie qu'à l'aide de ces deux alliés (Téhéran et Moscou), lesquels tirent seuls les ficelles de cette guerre par procuration, fonction de leurs propres intérêts et de leurs sphères d'influence. Ou dit autrement, selon IL SOLE, la chute d'Alep ne change absolument rien au potentiel géopolitique explosif du conflit en Syrie, car le véritable enjeu est la partition en différentes zones d'influence d'un pays qui constitue le cœur du Proche-Orient. Troisièmement, le fait que la Turquie se soit posée en médiateur entre les rebelles syriens et Moscou (parce qu'Ankara sait qu'elle peut compter sur le feu vert de Poutine pour sévir contre les Kurdes) est un signal fatal, note de son côté DIE TAGESZEITUNG, à l’adresse de la communauté internationale totalement marginalisée, le symbole même de l’échec en particulier de toutes les institutions, de tous les mécanismes mis en place après la Seconde Guerre Mondiale pour, soit disant, bannir les guerres et les crimes de guerre. Enfin les tractations autour des deux enclaves chiites de Foua et Kefraya semblent indiquer que la province d'Idlib sera le prochain objectif sur la liste de Damas, Moscou et Téhéran. D'autant que si les violences à Alep ont suscité l'indignation de la communauté internationale (avec l'efficacité que l'on sait), une campagne militaire majeure à Idlib ne devrait, en revanche, rencontrer aucune espèce d'objection. Pourquoi ? Parce que la province est aujourd'hui dominée par une multitude de groupes et de groupuscules à forte influence djihadiste et salafiste.

Ce qui pose, une fois de plus, la question de la radicalisation, remarque L'ORIENT LE JOUR. C'est là le danger principal qui menace aujourd'hui la rébellion. Entre désillusion, frustrations, manque de moyens et de soutiens, l'option djihadiste est, en effet, devenue de plus en plus tentante pour certains rebelles. Un scénario qui ne fait que renforcer la propagande du régime syrien et de ses alliés pour frapper impitoyablement l'opposition syrienne. Et ce même si, comme le prouve la bataille d'Alep (où les miliciens de l'ex Front al-Nosra ne représentaient qu'une poignée de combattants par rapport aux autres rebelles sur place), le régime et ses alliés n'ont pas besoin de trouver une justification pour commettre leurs crimes de guerre, pour assiéger et bombarder.

Pour toutes ces raisons, résume à nouveau L'ORIENT LE JOUR, ce qui s'est passé en Syrie et à Alep en général (et Alep-Est en particulier) est aujourd'hui le plus hallucinant dynamitage de masse depuis, au moins, la fin de la guerre froide : le dynamitage non seulement de la manière dont la guerre est faite, mais aussi des grands axes, des centres de gravité géopolitiques, des us et coutumes diplomatiques, le dynamitage également des déplacements humains, ou bien encore du concept même des Nations unies et de celui de terrorisme, sans oublier le dynamitage à la fois de la morale, de l'éthique, de l'humanité. Ce qui s'est passé à Alep-Est, sous les chuchotements d'indignation polie des nations et dans un maelström planétaire, plus ou moins inspiré, de tweets, de statuts Facebook et de photos Instagram, est la traduction littérale de cette néo-humanité, désormais réduite à son âge de pierre, où l'on choisi de ne pas combattre à la fois la peste ET le choléra, moyenâgeux en diable.

Par Thomas CLUZEL

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