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Attaque jihadiste en Tunisie.

6 min

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : la Tunisie a subi lundi des attaques simultanées sans précédent, dans une région voisine de la Libye. Des attaques attribuées par les autorités au groupe Etat islamique et qui ont fait au moins 54 morts.

Le scénario est toujours le même : à bord de voitures 4×4, des hommes armés franchissent de nuit la frontière entre la Libye et la Tunisie et ciblent au petit matin des institutions sensibles. Cette fois-ci, précise l'hebdomadaire JEUNE AFRIQUE, ils avaient en ligne de mire une caserne militaire ainsi que le district de sûreté de la garde nationale de la ville de Ben Guerdane, à 30 kilomètres du poste frontière. Les premières données montrent que les terroristes obéissaient à une stratégie bien précise. Ils ont opéré, à cinq heures du matin, deux attaques simultanées au nord et au sud de la ville. Dans un bilan encore provisoire, le gouvernement tunisien a indiqué que 36 jihadistes, six gendarmes, trois policiers, un douanier et un soldat avaient péri dans ces attaques. Sept civils ont également été tués, dans des circonstances non précisées.

Une attaque de grande ampleur, « sans précédent » ainsi que l'a déclaré lui même le président tunisien, mais une attaque redoutée, en réalité, depuis des mois. Touchée par déjà trois attentats revendiqués par le groupe État islamique en 2015, la Tunisie craignait, en effet, une nouvelle opération terroriste de grande ampleur sur son sol. Car en multipliant les provocations et les intimidations, les jihadistes montrent leur détermination à intervenir en Tunisie. Plus précisément, des sources libyennes assurent que Daech voudrait profiter de la situation de précarité du sud tunisien pour faire de Ben Guerdane, la ville visée hier par ces attaques, l’un de ses fiefs. Une manière d’étendre physiquement son influence, mais aussi d’échapper à la pression d’une intervention de la coalition internationale et enfin d’élargir à la Tunisie une zone de conflit, actuellement centrée en Libye.

Voilà plusieurs mois déjà que la Tunisie répète son inquiétude à propos de la situation en Libye, livrée à un chaos qui a permis l’essor de l’organisation Etat Islamique.

Craignant que le conflit libyen ne déborde sur son territoire, Tunis a creusé une tranchée le long de sa frontière. Par ailleurs, des conseillers militaires occidentaux ont entrepris de former les unités de gardes-frontières tunisiens. Il faut dire qu'on estime aujourd'hui entre 3000 et 6000 le nombre Tunisiens qui sont partis combattre dans les rangs de l’EI et d’autres groupes djihadistes, en Syrie et en Irak. Or les responsables des services de sécurité tunisiens s'alarment depuis longtemps du retour de ces djihadistes, qui rejoignent des groupes islamistes en Libye et franchissent ensuite clandestinement la frontière tunisienne.

Pour l'heure, la prudence toutefois est de mise, prévient le journal L'EXPRESSION. Daech n'a toujours pas revendiquée ces attaques. Or il existe aujourd'hui en Tunisie une entité, Ansar al Charia, qui pourrait elle aussi avancer cette revendication. Et c'est ainsi que l'attention des experts se focalise aujourd'hui sur les réseaux sociaux, car grande est l'interrogation autour de l'origine de ce groupe de terroristes. Sont-ils entrés ces jours-ci dans le pays ou s'agit-il d'une cellule dormante ? Dans l'une ou l'autre de ces hypothèses, l'enjeu détermine évidemment la nature et la dimension des mesures à prendre de toute urgence.

Toujours est-il que vu de l'extérieur, tout cela ressemble à une énigme sans réponse. Comment la Tunisie, berceau du Printemps arabe, le pays le plus démocratique d'Afrique du Nord, avec l'un des meilleurs systèmes éducatifs de la région, a-t-il pu devenir le premier foyer au monde de combattants étrangers qui partent rejoindre les rangs du groupe terroriste État islamique en Syrie et en Irak ? C'est la question à laquelle a voulu répondre THE WALL STREET JOURNAL. Pourquoi avons-nous des personnes éduquées et avec du travail qui vont rejoindre l'EI?, s'interrogeait ainsi récemment dans les colonnes du quotidien américain l'ex président tunisien Moncef Marzouki. Ce n'est pas toute la solution de s'attaquer aux problèmes socio-économiques. Il faut aussi creuser plus profond, pour comprendre que ces gens ont un rêve concret, le Printemps arabe. Mais nous ne le concrétisons pas. Et le seul disponible aujourd'hui, dit-il, c'est le califat. Mais pour de nombreux Tunisiens il existe, en réalité, une explication, affirme toujours THE WALL STREET JOURNAL repéré par le magazine Slate. Tout d'abord, la position ambiguë du pouvoir vis-à-vis des milieux islamistes dans le pays. Après la révolution de 2011, une amnistie avait notamment ordonné la libération de djihadistes et le retour de certains d'exil. Et puis l'autre grande explication, même si l'ancien président la balaye d'un revers de la main, est le chômage de masse, qui touche la population et particulièrement les jeunes qui se sentent excluent de la société et ne se voient aucun avenir. Avec la révolution, beaucoup de jeunes Tunisiens pensaient qu'un monde meilleur était enfin possible dans leur pays. Or aujourd'hui, leur désillusion est totale. Pour l'immense majorité d'entre eux, rien n'a changé. Ils sont toujours au chômage, sans couverture sociale, exclus de la scène politique officielle, confrontés à la corruption de l'administration et souvent victimes de la violence policière.

Ces attaques donneront certainement de l'eau au moulin de tous ceux qui plaident pour une intervention dans la Libye voisine.

Quand on souhaite un conflit armé, il ne faut jamais désespérer, on finit toujours par l'avoir. Au moment où les va-t-en guerre occidentaux désespéraient de la formation d'un gouvernement d'union nationale en Libye, lequel gouvernement allait leur demander souverainement une intervention militaire, voilà qu'une lueur d'espoir ou de désespoir, c’est selon, pointe du nez, reprend L'EXPRESSION. Les amateurs de la poudre, des conflagrations et des sinistres tiennent désormais leur atout. Pour ceux qui doutent, pour les hésitants, depuis hier la preuve est formelle : Daech est bien là aux portes de l'Europe plus puissant que jamais. Un argument supplémentaire pour les incertains de la guerre dans cette Libye érigée sanctuaire terroriste et réceptacle de djihadistes fuyant la Syrie. Et d’ailleurs, au sol, les pays du Golfe sont déjà prêts pour accomplir le job avec une coalition alibi que conduirait le roi d'Arabie saoudite, désormais bras armé de l'Occident. D'autant que le terrain a déjà été préparé par les forces spéciales françaises, américaines et britanniques, en opération depuis plusieurs mois, voire des années en Libye. Sauf qu'une guerre en Libye ne servira pas à grand-chose, prévient aussitôt le journal, si ce n'est, dit-il, à permettre aux nombreuses factions qui se font la guerre d'accentuer leur propagande anti-occidentale. L'expérience l'a montré aussi bien en Irak qu'en Syrie, où les actions destructrices n'ont pas pu freiner Daech, ni instaurer un État de droit. Et d'ajouter, bien au contraire, ce sont les portes du chaos qui ont été ouvertes.

Le journal italien IL SOLE ne dit pas autre chose. A son confrère du CORRIERE DELLA SERA qui appelle à intervenir sans plus attendre, il demande à ne pas se laisser dicter une partition déjà jouée par d’autres et dont on a  déjà pu voir les conséquences désastreuses, en Irak et en Afghanistan.

Par Thomas CLUZEL

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