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Bras de fer institutionnel.

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Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : la crise institutionnelle qui agite le Venezuela depuis que l'opposition domine l'Assemblée et puis en Tunisie, les islamistes modérés d'Ennahda constituent désormais le parti le plus important au Parlement.
Au Venezuela, le Tribunal Suprême a annoncé cette semaine qu'il considérait comme invalides toutes les décisions du nouveau Parlement, désormais contrôlé par l'opposition. Or cette intervention du Tribunal (dont 34 juges ont été directement nommés par le gouvernement) est considérée par l’opposition comme une manœuvre du pouvoir chaviste destinée à bloquer ses nouvelles prérogatives. En clair, note EL NACIONAL, le tribunal essaie d’entraver et de contraindre la nouvelle Assemblée mais, comme nous devrions tous l’avoir compris, le problème du pays n’est pas juridique, il est avant tout politique.

Le 7 janvier dernier, soit deux jours après son arrivée aux manettes de la nouvelle Assemblée, l’opposition vénézuélienne avait défié le pouvoir en investissant trois députés anti-chavistes, suspendus par la justice car soupçonnés de fraude électorale. A la demande du gouvernement, une commission a été créée pour enquêter sur cette affaire. Et en attendant ses conclusions, le Tribunal acquis au parti au pouvoir, avait donc décider de suspendre les trois députés. Sauf que la nouvelle Assemblée d'opposition a décidé de passer outre. Et voilà pourquoi le Tribunal considère depuis comme «nuls» les actes de l’Assemblée passés et à venir, tant que les trois députés demeureront investis.

Et l'enjeu est de taille, car avec 112 députés et non plus 109, l'opposition passe de la majorité des trois cinquièmes à celle des deux tiers. Ce qui, selon la Constitution du pays, lui confère des pouvoirs élargis comme, par exemple, la possibilité de convoquer un référendum, de mettre en place une assemblée constituante, voire d’entraîner via une réduction de la durée du mandat le départ anticipé du président Maduro, peut-on lire sur le site de la BBC.

Et de fait, le départ de Maduro représente aujourd'hui le but ultime de l'opposition, qui s'est donnée six mois pour y parvenir. Sauf que les affidés du président, parlementaires ou journalistes, ont juré de compliquer la tâche de leurs adversaires, écrit THE WALL STREET JOURNAL. La chaîne TELESUR, proche du pouvoir, fustige notamment le double discours de l’opposition qui, selon elle, oscille entre légalisme et tentation du coup de force. Bref, une atmosphère que THE NEW YORK TIMES comme la chaîne CNN qualifient poliment de tendue.

Sans compter que cette crise dépasse aujourd'hui largement les seules frontières du pays, précise LE TEMPS de Lausanne. Les convulsions du Venezuela provoquent, notamment, l’inquiétude à Cuba. Cela fait deux ans que de nombreux observateurs évoquent l’épée de Damoclès qui menace à présent l’île, à mesure que s’essouffle le projet socialiste vénézuélien : l'effondrement des prix du pétrole (dont le Venezuela recèle les plus importantes réserves mondiales) mais aussi l'inflation exponentielle et les pénuries à répétition ont, en effet, précipité la large victoire de l’opposition aux législatives de décembre dernier. Ce qui signifie qu'à terme, l’éventuel remplacement des chavistes à la tête de l’Etat pourrait coûter cher à l’économie cubaine, fortement dépendante des 100 000 barils de brut achetés à prix d’ami à Caracas, qui en outre paie à Cuba 70% de ses exportations de services.

Et puis un autre bras de fer institutionnel possible en Tunisie, cette fois-ci.
Une forte secousse est en train d’ébranler la scène politique tunisienne, ouvrant la voie à une recomposition dont les contours sont à ce stade incertains. Le parti dominant le gouvernement à Tunis, Nidaa Tounès, est en train de perdre, en effet, son statut de premier groupe parlementaire à l’Assemblée, au profit de son ancien rival devenu partenaire, le parti islamiste Ennahda. Et même si la stabilité de la transition tunisienne, célébrée avec emphase à l’étranger comme l’a illustré l’attribution récente du prix Nobel de la paix, ne devrait pas en souffrir à court terme, en revanche, l’inquiétude sourd pour le long terme, précise LE TEMPS.

Cette nouvelle donne trouve, en réalité, sa source dans la violente crise de succession, semant la zizanie au sein de Nidaa Tounès, le parti qui avait gagné les élections en 2014 sur un programme moderniste anti-islamiste. Furieux de la prise de contrôle de l’appareil par le propre fils du chef de l’Etat, 28 élus (dont les ministres de la Santé et des Affaires sociales) ont démissionné du parti ces derniers jours. Et hier, le groupe parlementaire a encore enregistré la défection de 10 de ses membres. «Nous ne pouvons pas accepter le hold-up sur le parti mené par un petit groupe de personnes jouant la carte dynastique», dénonce l'un d'entre eux. Et c'est ainsi que Nidaa Tounès, qui comptait jusqu'à présent 86 élus, passe désormais sous la barre des 60 députés. Ce qui signifie qu'avec 69 élus, Ennahda, issu de la mouvance des Frères musulmans, devient mécaniquement le premier groupe à l’Assemblée. De quoi renforcer, sinon l’instabilité, à tout le moins, l’incertitude autour de la transition tunisienne.

D'où cet édito, publié par le portail d'information KAPITALIS. La Tunisie, tel le petit chaperon rouge, ne reconnaitrait-elle pas le loup qui s'est déguisé en grand-mère ? Non, il lui vient même une irrépressible envie de vomir et de hurler sa déception devant tant d’abjection et de filouterie. Au moment du bilan quinquennal de notre 14 janvier 2011, Nidaa Tounes, une des forces qui ont fait barrage à l’islamisation du pays, n’a pas fini de dérouler sous nos yeux le triste spectacle de ses luttes fratricides et de sa fin certaine, en tout cas, sous sa forme de contrepoids égal ou supérieur au parti islamiste Ennahdha. L’effondrement du parti fondé par le président de la république fait craindre désormais les pires scénarios. En clair, la «success story» tunisienne pourrait bien, elle aussi, rejoindre le groupe de ces pays du Printemps arabe qui ont cru pouvoir s’essayer à l’exercice démocratique et perdu la partie.

Aujourd'hui, les Tunisiens qui sourient amèrement dans les chaumières, sont trop intelligents pour ne pas ressentir un infini dégout, face à cette vaine tentative de réinstauration d’une monarchie agonisante et tremblotante. Et puis quoi ? Serions-nous plus bêtes que la moyenne ? C’est une insulte que de nous imaginer aussi nuls. Seulement voilà, que peut faire la pauvre Tunisie humiliée et décrédibilisée ? Maintenant, rien. Mais néanmoins, il faut croire avec certitude que cela ne durera pas. C’est impératif, conclue l'éditorialiste, si nous voulons garder un peu d’espoir et de fierté.

Par Thomas CLUZEL

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