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Un bar de Dublin a fabriqué une bière spéciale "Big Mistake" pour le Brexit

Brexit : de la jubilation à la consternation

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Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : malaise au Royaume-Uni depuis le référendum, qui a exacerbé les divisions identitaires et politiques et dopé les ambitions sécessionnistes des nationalistes écossais.

Un bar de Dublin a fabriqué une bière spéciale "Big Mistake" pour le Brexit
Un bar de Dublin a fabriqué une bière spéciale "Big Mistake" pour le Brexit Crédits : Clodagh Kilcoyne

Manifestations à Londres, levée de boucliers en Ecosse, appels à un nouveau référendum. Depuis vendredi, le "Brexit" génère une énorme vague de colère et de frustration au Royaume-Uni. Comme le rapporte le site BIG BROWSER, moins de vingt-quatre heures après les résultats, les réseaux sociaux ont même vu fleurir les messages d’internautes, ayant voté pour la sortie du pays, exprimer leur regret. Entre ceux qui pensaient que le vote pour le maintien était de toute façon acquis (sondages à l’appui) et que leur voix ne pèserait pas dans la balance, et ceux qui n’en avaient pas anticipé les conséquences, comme la chute des Bourses et la démission de leur Premier ministre, tous prennent la mesure, après coup, de l’onde de choc que leur vote a provoqué. Sans oublier ceux qui se sentent également trahis. Certains ont notamment déchanté après que le chef du parti UKIP, le très europhobe Nigel Farage, a reconnu en direct à la télévision que l'un des arguments phares des pro-"Brexit" (donner à la sécurité sociale britannique les 350 millions de livres versées à l'UE chaque semaine), en fait, était faux.

Bien sûr, ces électeurs repentants ne représentent qu’une minorité sur les 17 millions d’électeurs qui ont voté "Leave", mais ils témoignent de l’incertitude dans laquelle se sont trouvés certains Britanniques face au "Brexit" et surtout des nombreuses interrogations qui persistent quant à ses conséquences. En témoigne le pic de 250 % de recherches qu’a enregistré Google le soir du 23 juin, le jour même du référendum, juste un peu avant la fermeture des bureaux de vote, sur des questions comme : « Que se passe-t-il si nous quittons l’Union Européenne ? »

Évidemment, il était sans doute un peu trop tard pour se poser la question. Mais comment leur en vouloir alors même que les politiques ayant fait campagne pour le "Brexit" n'ont visiblement pas trouvé, eux non plus, la réponse. Eux qui étaient pourtant si pressés de reprendre le contrôle de leur pays sont-ils montés au créneau ? Non. Bien au contraire. «Il n’y a pas d’urgence et rien ne va changer à court terme, expliquait Boris Johnson dès vendredi. En d'autres termes, depuis leur victoire, les partisans du "Brexit" dans une impréparation totale font tout pour temporiser, note le correspondant à Londres du quotidien suisse LE TEMPS. Au lieu de triompher, ils semblent comme pris de vertige, dit-il, devant l’ampleur de la tâche.

Sans compter qu'il existe un profond désaccord au sein même du camp du "Brexit". D’un côté, un groupe à tendance libertaire prône l’ouverture au monde et une large dose de dérégulation. Et de l’autre se trouvent, au contraire, les déçus de la mondialisation, ceux qui rêvent de revenir à un Royaume-Uni du siècle dernier et veulent fermer les frontières. Ou quand déjà, les premières fissures dans le camp du "Brexit" apparaissent. Enfin outre ce dilemme, au cœur même de l'idée du "Brexit", il existe aussi un paradoxe, qu'a bien compris un chroniqueur de l’IRISH TIMES : une fois au pouvoir, les militants du "Out" seront devenus le nouvel establishment, c'est-à-dire, ce même establishment dont ils ont dit à tout le monde qu’il fallait s’en méfier.

Enfin ultime paradoxe, et non des moindres. Le "Brexit" ne signifie pas que la sortie de la Grande Bretagne de l’Union mais désormais la fin, possible, du Royaume-Uni. Ou quand le vote contre l'UE pourrait très bien se transformer en vote contre le Royaume-Uni, redoute THE FINANCIAL TIMES. Pourquoi ? Parce que les pro-"Brexit" sont essentiellement des nationalistes anglais. Or l’Écosse et l'Irlande du Nord veulent rester dans l'Union, à l'instar de Londres. Une pétition, intitulée "londependence", a même été lancée sur la plus célèbre plateforme de pétitions en ligne, avec pour objectif la prise d’indépendance de la capitale et son adhésion à l’Union européenne, en vertu d’un raisonnement imparable : puisque la capitale a voté "remain" à près de 60 %, dès-lors pourquoi ne pas se séparer du reste du pays et vivre son propre destin ? Une pétition, évidemment, fantaisiste. En revanche, qui reprocherait aux Écossais de privilégier l'Europe à une Angleterre repliée sur elle-même ? Combien de temps les Anglais seront-ils encore prêts à financer l'Irlande du Nord ? En clair, la sortie d'une union pourrait donc entraîner la mort d'une autre union, prévient le journal de la City. Le Royaume Uni pourrait se désintégrer, renchérit à son tour le site de la DEUTSCHE WELLE, car une majorité des Écossais souhaite demeurer au sein de l'Union. De même, les appels à l'autonomie en Irlande du Nord pourraient devenir plus forts. Une scission est donc probable.

L'autre incertitude c'est, évidemment, celle qui touche à l'Union Européenne

Quand l’hebdomadaire allemand DER SPIEGEL titre : L’Europe est morte, son confrère espagnol EL CORREO juge que l'Europe est en dépression. L'UE s'est elle même "brexitée", écrit encore IL SOLE en Italie. Quant au quotidien de Vienne DIE PRESSE, il juge que de maison commune, l’UE est devenue une maison en cours de démolition.

Enfin dans les colonnes de LA REPUBBLICA, l’écrivain et grand reporter Paolo Rumiz juge pour sa part que l’UE est bien partie pour connaître un processus de balkanisation. Mais quel est donc ce bruit de verrous, ce cliquètement rouillé de cadenas, de barbelés et de clôtures frontalières que l'on entend de la Grande-Bretagne à la Grèce, de la Catalogne aux confins de la Russie ? Quelle est donc cette banalisation invasive du langage à laquelle nous assistons, cette diffusion d’alternatives violentes dissimulées derrière des termes inoffensifs du jargon informatique : "In"/"Out", "Leave'/'Remain" ? D'où viennent l’agressivité meurtrière et ces sigles obscènes, tels que "Brexit" ou "Grexit", qui ne font pas justice à la complexité des évènements ? Et surtout, comment nommer l'illusion qui s’impose aujourd’hui aux nations, cette volonté de croire qu’on serait mieux lotis seuls ? J’ignore pourquoi nous hésitons autant, dit-il, car le terme adéquat existe déjà depuis un quart de siècle, voire peut-être plus. Ce terme, c’est "balkanisation". Bien sûr, je sais qu’il est déplaisant d’être assimilé aux Balkans. Il est davantage réconfortant de se représenter cette région comme un foyer de tribalisme localisé, contre lequel l’Europe civilisée serait immunisée. Et pourtant, conclue-t-il, notre rêve européen pourrait se déliter ainsi, dans le silence atterré de son appareil bureaucratique et monétaire, suivant un scénario parfaitement balkanique.

Par Thomas CLUZEL

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