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Cette photo qui bouleverse le monde

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Chaque matin, l’actualité vu au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : l'image de cet enfant syrien de trois ans mort sur une plage turque. Avec aussi un mot-clé sur les réseaux sociaux : l'humanité échouée.

"L'enfant de quelqu'un", "L'Europe divisée": deux unes de quotidiens britanniques ce jeudi.
"L'enfant de quelqu'un", "L'Europe divisée": deux unes de quotidiens britanniques ce jeudi.

Une image et une seule, la même, partout ce matin à la Une de la presse européenne. Du GUARDIAN de Londres à la REPUBBLICA de Rome en passant par le journal madrilène EL PAIS. Tous ont choisi de publier cette photo, particulièrement choquante d'un enfant syrien, mort, échoué sur une plage turque alors qu'il tentait de regagner la Grèce. Aylan, 3 ans, tee-shirt rouge et short bleu y apparait face contre terre. Un autre cliché le montre, tellement minuscule, lorsqu'il est transporté dans les bras d'un officier.

Dans la nuit de mardi, empruntant l'un des plus courts passages maritimes entre la Turquie et l'Europe, plusieurs bateaux ont chaviré. Rapidement prévenus par les cris des naufragés, les sauveteurs ont repêché douze corps sans vie, parmi lesquels celui de ce petit garçon, dont les photos ont aussitôt envahi les réseaux sociaux sous le mot-dièse «l'humanité échouée» (#KiyiyaVuranInsanlik). Le directeur des situations d’urgences de l’ONG Human Rights Watch a d'ailleurs été l’un des tous premiers à la diffuser sur Twitter, avec ces mots : «arrêtez vous un moment et imaginez qu’il s’agit de votre enfant, noyé alors qu’il fuyait la Syrie pour trouver la sécurité en Europe ». Et de poursuivre dans une tribune, cette fois-ci : certains disent que cette image est trop offensante pour être partagée en ligne ou imprimée dans nos journaux, mais ce que je trouve offensant, écrit-il, c'est que des corps d'enfants noyés viennent s'échouer sur nos rivages, alors que l'on aurait pu en faire plus pour leur sauver la vie.

Sur son site internet, le quotidien britannique The Independent, lequel a choisi de publier la photo sous ce titre "l'enfant de quelqu'un" se justifie : si nous avons décidé de publier cette photo c'est parce qu'avec l'utilisation de mots souvent désincarnés pour parler de la crise des migrants, il est trop facile d'oublier la réalité de situations désespérées parmi les réfugiés. Et le journal, indigné face à l'absence de réaction de la classe politique à la catastrophe humanitaire qui se déroule sous nos yeux de s'interroger encore : si ces images extraordinairement fortes d'un enfant mort, échoué sur une plage, ne changent pas l'attitude de l'Europe face aux réfugiés, alors qu'est-ce qui le fera ?Quoi qu'il en soit, il aura fallu une image et une seule, précise à son tour The Guardian pour que surgisse dans nos maisons, via nos écrans, l'horreur absolue de la tragédie humaine qui se déroule pourtant juste à nos portes.Dès-lors, la mort et la souffrance de ceux tombés ici, en fuyant une mort certaine là-bas, doit-elle être montrée pour que le drame humanitaire des réfugiés soit prouvé ? Oui répond avec force le quotidien de Bruxelles LE SOIR. Car les morts de la Méditerranée ne sont pas que des statistiques, dit-il, pas plus que les enfants s’arrachant en pleurs des barrages policiers ou des barbelés dressés en Hongrie, ou les réfugiés syriens campant dans le dénuement le plus total dans les parcs bruxellois.

Ces derniers jours, les réseaux sociaux ont diffusé d’autres images d’enfants saisis par la mort en mer, suscitant tantôt la compassion, tantôt la répulsion des internautes. Seule certitude, elles ne laissent pas indifférent. Sans verser dans un sensationnalisme voyeur, ces images disent la réalité de ces voyages de tous les risques, pour se sortir des griffes des islamistes, des bombes de Bachar El-Assad ou de la cupidité des trafiquants. Dans les années 70, rappelle toujours le quotidien de Bruxelles, la lutte contre la famine au Biafra avait été portée par les images d’enfants faméliques. Celle de la petite fille au vautour de Kevin Carter avait, elle, révélé les affres de la famine au Soudan. On se souvient aussi de cette petite fille nue, brûlée par le napalm, saisie par l’objectif de Nick Ut, et qui fit plus, sans doute, pour la fin de la guerre au Vietnam que tous les discours pacifistes. Et que dire encore de l’horreur nazie des camps d’extermination, devenue réalité lorsque les premières images des rescapés et des monceaux de cadavres ont été montrées dans les salles de cinéma. Et l'éditorialiste d'en conclure, alors, oui, si cette image d’un enfant mort peut ouvrir les yeux sur des solidarités politiques qui tardent à se concrétiser, publions-la.

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Depuis hier, l'image du corps de ce petit garçon déposé sur la plage par les vagues s’est imprimée à jamais dans notre rétine, peut-on lire encore dans les colonnes d'EL PAIS. Elle condense à elle seule, non seulement la gravité d’un phénomène qui secoue désormais tout le continent européen, mais elle illustre aussi et surtout le désespoir des ces hommes, ces femmes et ces enfants, un désespoir si profond qu’il les conduit à se jeter corps et âmes dans la mer pour échapper à la guerre.Et le journal de Genève LE TEMPS d'en conclure ce matin : il y a des photos qui de manière encore plus forte que de longs textes témoignent de l’urgence. Et en tant que journalistes, nous nous devons de témoigner de la réalité, même lorsque celle-ci est choquante. L’inaction des dirigeants européens a causé hier la mort de l’enfant de Bodrum. Ce jeune garçon mérite notre respect et notre considération. Et pas que l’on détourne les yeux.

L'histoire de ces photos

D'où viennent ces images devenues emblématiques ? Comment et quand précisément l'Agence France Presse les a-t-elle relayées ? A partir des instantanés signés Nilüfer Demir, photographe turque de l'agence de presse privée Dogan. Et pourquoi la presse française n'a pas réagi comme ailleurs ? Réponses d'Eric Baradat, rédacteur en chef à l'AFP, interrogé par Eric Chaverou :

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6 min
L'histoire des photos d'un enfant syrien mort sur une plage de Bodrum. Par Eric Baradat, rédacteur en chef à l'AFP

L'oeil de Libération 

Le quotidien a été vivement interpellé sur les réseaux sociaux pour avoir raté cette Une, au profit des agriculteurs. Son numéro 2, Johan Hufnagel , reconnaît "une erreur collective que l'on doit assumer". Il a fallu effectivement attendre Le Monde, ce jeudi midi, pour voir apparaître la fameuse image imprimée en France à grande échelle. Mais celui qui a signé un édito à ce propos explique que "Libération n'a pas attendu d'avoir des photos chocs comme celle-ci pour consacrer six Unes à ce sujet depuis le mois de juin, un dossier spécial et des éditos." Pour lui d'ailleurs, la presse française est globalement tout à fait à la hauteur. Il ajoute par ailleurs "que l'on a beaucoup, beaucoup, de réactions quand on publie des photos extrêmement dures, quels que soient les sujets" :

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Pour aller plus loin : retrouvez la série "Migrants, réfugiés, demandeurs d'asile en Europe", en textes, en images et en infographies, sur le site de France Culture.

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