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Manifestant dans la ville de Charlotte, Caroline du Nord

Charlotte ou la fin des illusions

5 min

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : malgré le couvre-feu, des centaines de personnes ont défilé dans les rues de Charlotte, pour la troisième nuit consécutive de manifestations destinées à dénoncer l'homicide d'un Noir par un policier.

Manifestant dans la ville de Charlotte, Caroline du Nord
Manifestant dans la ville de Charlotte, Caroline du Nord Crédits : Brian Blanco / GETTY IMAGES NORTH AMERICA - AFP

Imaginez une petite ville, à l’échelle du pays (800 000 habitants environ), sans raison géographique particulière d’exister, mais devenue au fil du temps un symbole de réussite, à la fois économique et sociale. En favorisant l’esprit d’entreprise, la commune s’est transformée en un important centre financier. Au point, d’ailleurs, d’abriter les sièges sociaux de deux des quatre plus grandes banques américaines. Et puis parce qu’elle a été l’une des premières villes du Sud des États-Unis à élire un maire noir (au début des années 80), son engagement en termes de mixité est aujourd'hui reconnue, même au niveau national. Depuis, sa réputation n’est plus à faire. Sa politique dans les écoles ou dans les transports publics est un modèle de cohabitation entre les différentes communautés mais aussi d’intégration. L’an dernier, elle a même été félicitée pour ses mesures envers les enfants les plus pauvres.

Et voilà pourquoi, écrit ce matin THE NEW YORK TIMES, les évènements de ces derniers jours ont pour le moins changé brutalement le regard que la ville de Charlotte et ses habitants portait sur elle-même, la semaine dernière encore. En 48 heures à peine, a ville a pris des airs de camp retranché. Partout dans les rues, les militaires de la Garde nationale se sont déployés. L'état d'urgence y a été décrété. Hier soir, un couvre feu a même été instauré. Et cette nuit encore, la police a tiré des gaz lacrymogènes, mais aussi ce qui semblait être des balles en caoutchouc, pour disperser les manifestants venus protester pour la troisième journée consécutive.

Et comme en échos à ce paradoxe (ou quand une petite commune fière de sa réussite se transforme brusquement en symbole nationale et même internationale d'une réalité autrement plus compliquée), le patron de la police de Charlotte a déclaré hier : "Il y a ma vérité, votre vérité, et la vérité". Par ces mots, l'homme entendait expliquer que la séquence filmée de la mort de Keith Scott, mardi soir, "n'offrait pas de preuve visuelle indiscutable confirmant qu'il était en train de pointer une arme". Ses proches eux, d'ailleurs, l'affirment, Keith lequel attendait sur un parking que son fils revienne de l’école, ne tenait pas une arme à la main mais un livre.

Or aussi inimaginable que cela puisse paraître, l'hypothèse n'en demeure pas moins tout à fait plausible, puisque quelques jours plus tôt, Terence Crutcher, a lui été abattu par une policière alors qu’il était non armé et qu’il avait les mains en l’air. Ironie tragique, d'ailleurs, avant d'être abattu, Terence était sur le point de se rendre dans une église avec son père, pour expliquer au public les comportements à adopter en présence de policiers. Depuis quelques temps, les pères afro-américains aux États-Unis ont, effet, presque institué, au sein de leur famille respective, un enseignement obligatoire parfois dénommé «the Talk», précise le correspondant du TEMPS, au cours duquel ils apprennent à leurs enfants à suivre des règles de comportement très strictes en présence de la police pour éviter tout dérapage inutile. Une nécessité culturelle devenue presque incontournable dans un contexte racial particulièrement tendu aux États-Unis. La confiance entre les policiers d'un côté et la communauté afro-américaine de l'autre est tombée à son niveau le plus bas depuis des années. Au point que les tensions, parfois, s'inversent comme lorsqu'à Dallas et à Baton Rouge, des policiers ont été tués par des Noirs. De sorte que le discours outre-Atlantique aujourd'hui tend désormais à être manichéen : on défend soit les policiers avec le slogan «Blue Lives Matter (la vie des policiers compte)» ou bien les Afro-Américains avec cette devise «Black Lives Matter (la vie des Noirs compte)». Sauf que dans le cas de Keith Scott, cette fois-ci, l'argument racial ne tient pas puisque c'est un policier noir qui l'a abattu.

Dès-lors, l'autre question généralement invoquée dans ce genre de tragédie est celle de la place des armes aux États-Unis. En clair, si le deuxième amendement de la Constitution, qui garantit pour tout citoyen américain le droit de porter des armes était aboli, alors peut-être y aurait-il moins de bavures. Car là aussi, la liste est longue des violences policières à l'issue dramatique. Pas plus tard que la semaine dernière, un jour avant la mort de Terence, c’est un jeune Noir de 13 ans, brandissant un pistolet en plastique, qui a été tué par la police. Et même si les circonstances sont manifestement différentes, cet épisode rappelle également la tragédie de Cleveland où un jeune Noir de 12 ans, Tamir Rice, jouant avec un pistolet factice, avait lui été abattu dans un parc désert sans que la police ait cherché à dialoguer.

Mais là encore, sur la question des armes, la réponse n'est pas simple. L'an dernier, THE WASHINGTON POST avait constaté qu’il y avait désormais plus d’armes que d’habitants sur le sol américain. Le journal estimait que ce nombre pouvait s’élever à 357 millions, pour 317 millions d’habitants. Un calcul simple, qui avait fait l'effet d'un choc. Or cette semaine, THE GUARDIAN de Londres mais aussi THE TRACE, un média indépendant consacré à la violence par arme à feu aux États-Unis, ont publié les résultats d'une étude très sérieuse qui révèle que la possession et la circulation d’armes à feu, chez les Américains, sont un peu plus complexes que ces deux seuls chiffres ne le laissent entendre. On y apprend, tout d'abord, que le nombre d’armes à feu en circulation serait plutôt de 265 millions. Ce qui est nettement moins que les estimations habituelles, même si au final on est toujours à plus d’une arme pour chaque Américain adulte, du moins, arithmétiquement parlant. Car toujours selon cette étude, la moitié des armes à feu en circulation aux États-Unis est détenue par seulement 3 % des Américains. Ces « super-owners », comme on les appelle, forment un groupe majoritairement blanc, masculin et possèdent généralement des armes pour un usage professionnel (soit parce qu'ils sont collectionneurs, tireurs de compétition, armuriers, ou professeurs de tir). De son côté, la NRA a, évidemment, aussitôt mis en doute cette estimation. L'un de ses porte parole, interrogé par le quotidien britannique, allant jusqu'à parler de "manœuvre pour minimiser le nombre de propriétaires d’armes et rendre plus politiquement réaliste le projet de contrôler leur circulation". Les résultats de cette étude ne seront publiés que l'an prochain aux États-Unis mais, d'ores et déjà, ses premières conclusions soulèvent des paradoxes troublants.

Par Thomas CLUZEL

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