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Agent de change sur un marché d'Istanbul

Chez les petits banquiers de l'Etat Islamique

5 min

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : enquête sur les agents de change et de transfert d'argent qui alimente en cash les territoires conquis par Daech en Irak; polémique à Damas sur la nomination de la femme d'un vice-ministre syrien dans une équipe de l'OMS.

Agent de change sur un marché d'Istanbul
Agent de change sur un marché d'Istanbul Crédits : Nicole Tung pour The Wall Street Journal

C'est une enquête très fouillée du Wall Street Journal, réalisée entre l'Irak, la Turquie et la Jordanie, et elle s'ouvre sur un constat: une année de frappes américaines et de sanctions économiques contre Daech n'ont pas réussi à couper ces réseaux bancaires qui alimentent chaque jour en cash les régions tenus par les islamistes.

Des centaines de milliers de billets qui circulent et font vivre l'économie locale dans les territoires conquis. Tout ça grâce, donc, à des centaines d'agents de change et de transfert d'argent, coupés du système bancaire internationale, mais qui sont présents sur le terrain depuis toujours.

"Daesh est bon pour le business, Daech respecte les lois de l'argent, plus que celles de la religion ou de la politique", disent ces hommes d'affaires locaux. Ils seraient environ 1600 rien qu'en Irak, à avoir trouvé avec le nouvel occupant un partenaire conciliant, "tant qu'on ne posent pas de question".

Des courtiers privés, héritiers de la tradition arabe de "l'hawala", qui s'approvisionnent sans difficultés en cash autour des grand Bazar d’Istanbul, en Turquie, ou d'Amman, en Jordanie. Les deux pays sont officiellement engagés dans la lutte contre le groupe Etat Islamique mais laissent passer les porteurs de valise. Et le fait est que l'argent transite bien plus facilement que l'aide humanitaire: les convoyeurs savent s'allier, moyennant commissions bien sûr, aux ennemis de Daech, les milices chiites et kurdes, pour passer sans encombres les lignes de front.

Ils font aussi office de percepteurs, pour reverser aux djihadistes leurs 10% de taxe religieuse, le "zakat", sur toutes les transactions effectuées. C'est cet argent qui alimente la trésorerie du groupe Etat islamique, qui permet de payer les combattants mais surtout aux populations d'acheter tout ce qui leur permet... de continuer à vivre.

"Couper ce réseau de petits bureaux de change créerait un choc économique dévastateur en Irak", reconnaissent les dirigeants du pays. Les enquêteurs du Wall Street Journal constatent que le commerce de l'argent liquide connaît un essor foudroyant, à chaque fois qu'une nouvelle ville est conquises par Daech.
Et que ce soit à Bagdad ou à Washington, on n'arrive pas à trouver comment fermer ce robinet à liquidités.

En Syrie, les petits arrangements de l'ONU avec le régime El Assad posent question

Question soulevée par le New York Times autour de la nomination comme consultante locale à l'OMS de Shukria Mekdad, la femme du vice-ministre syrien des Affaires Etrangères.

Elle vient d'obtenir un poste au sein d'une équipe chargée d'un rapport sur les conséquences de la guerre sur la santé mentale des enfants syriens.Une guerre, rappelle le quotidien américain, dont son mari est l'un des plus éminents acteurs.

Mais faut-il vraiment s'étonner de ce recrutement? L'OMS fait face depuis des années à des complications administratives interminables, qui l'empêchent d'acheminer son aide médicale et sanitaire dans les zones contrôlées par les rebelles, parce que le gouvernement l'interdit. "Des gens meurent à cause de ça", rappelait récemment un membre de l'Organisation mondiale de la Santé à Damas. En nommant la femme du ministre à un poste secondaire, l'agence onusienne fait donc un geste envers le régime, mais ça alimente les critiques sur ces petites compromissions pour la bonne cause. Le groupe des Médecins syriens pour les Droits de l'Homme s'étonne par exemple du silence de l'OMS sur le fait que de plus en plus souvent, des centres de santé en territoire rebelle sont pris pour cibles, détruits, par des bombardements de l'armée de Bachar El Assad ou de son allié russe. Ceux qui travaillent dans ces centres voudraient bien que l'organisation internationale les soutienne plus, pour obtenir la mise en place de couloirs humanitaires ou simplement exiger l'arrêt des bombardements sur les hôpitaux.

L'arrêt des bombardements... ou d'une partie d'entre eux... c'est ce qui est en jeu avec le cessez-le-feu qui doit entrer en application samedi en Syrie.

Cessez-le-feu très partiel, on le sait: il ne concernera pas les frappes contre l'Etat islamique et contre les rebelles du Front al-Nosra, lié à Al Qaïda. N'empêche, la journée de ce vendredi est "cruciale" pour la Syrie, déclare dans le New-York Times l'envoyé de l'ONU dans le pays, Staffan de Mistura. Ce soir prendra fin l'ultimatum à l'issue duquel le régime de Bachar El Assad et l'opposition doivent confirmer leur soutien à la cessation temporaire des hostilités. Ensuite, "on pourra fixer une date pour reprendre les négociations de paix à Genève". Elles sont au point mort depuis trois semaines, mais les changements intervenus sur le terrain, enfin s'ils interviennent bien demain, permettent à Staffan de Mistura d'être optimiste. Il reconnaît tout de même que ça ne va pas être évident de faire le tri entre les groupes rebelles qui pourront toujours être bombardés et les autres. La guerre, concrètement, c'est une mosaïque confuse de lignes de front entre des groupes rebelles hyper-morcelés. Des diplomates occidentaux en Syrie avouent au New York TImes qu'ils sont encore en train de démêler qui combat qui à quel endroit, et que la carte reste très floue pour le moment.

Mais au moins... une pause dans (certaines) frappes aériennes devrait permettre d'accéder à certaines villes assiégées, où l'aide humanitaire ne peut arriver par la route pour le moment. Un demi-million de syriens en auraient tragiquement besoin, seuls 110 000 ont pu y avoir accès selon les chiffres de l'ONU. Et hier on apprenait dans le Washington Post qu'il ne faut pas se fier aux largages aériens d'aide alimentaires menés au-dessus de ces villes assiégées:10 palettes de nourritures sur 21 parachutées au-dessus de la ville de Deir-Ezzor sont tombées au mauvais endroit... à cause de mauvaises conditions météo. Le plus probable c'est qu'elles aient atterri directement dans le garde-manger de Daech.

Par Camille MAGNARD

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