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Chronique du racisme ordinaire.

5 min

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : l'Europe et la xénophobie, Nadine Morano et l’extrême droite, Kodak et le racisme silencieux.
L'Europe préfèrerait-elle les xénophobes aux indépendantistes ?
Cette question met en parallèle deux évènements concomitants dans l'actualité récente : d'une part les élections régionales en Catalogne il y a quelques jours à peine et d'autre part la politique menée par le premier ministre hongrois Victor Orbán, qui ne cesse de jouer avec les limites de ce qui est acceptable au sein de l’Union européenne. Et c'est ainsi que le magazine DOORBRAAK, média historique du mouvement nationaliste flamand, en est venu à s'interroger : pourquoi de nombreuses voix européennes répètent-elles à l'envie qu’une Catalogne indépendante serait automatiquement exclue de l’UE, lorsque dans le même temps, les mesures xénophobes et liberticides du Premier ministre hongrois, en revanche, n’attirent elles aucune sanction ?

Hungarian Prime Minister Viktor Orban
Hungarian Prime Minister Viktor Orban Crédits : Laszlo Balogh - Reuters

Et le magazine, cité par le Courrier International de s'étonner : démocratie, droits de l’homme, liberté d’expression, subsidiarité, n’étaient-ce pas là les valeurs pour lesquelles les pères fondateurs de l’idée européenne se sont engagés ? Quoi qu’il en soit, le processus démocratique qui se joue actuellement en Catalogne pour faire de la région un État indépendant semble, en effet, poser davantage problème à l’Union européenne, que les dirigeants d’États-membres qui traitent leur Constitution comme un chiffon. Car non seulement Viktor Orbán peut aujourd'hui, sans entrave, restreindre la liberté d’expression et réinterpréter la Constitution à cet effet, mais l'on pourrait également citer l'exemple du Premier ministre slovaque, Robert Fico, lequel peut transformer son pays en une forteresse du XXIème siècle contre les réfugiés en quête de paix et de liberté.

L’Union européenne en est témoin et laisse faire sans imposer de sanction. En revanche, la Commission européenne n'a pas hésité à torpiller les projets d’indépendance de la Catalogne sur le mode : si la région se sépare du reste de l’Espagne, alors le nouvel État sera automatiquement exclu de l'UE et devra présenter une nouvelle demande d’adhésion. En d'autres termes, conclue le magazine, l’Europe démontre ainsi clairement où se situent ses priorités.

Et l'explication à ce paradoxe est peut-être à trouver ce matin dans cet éditorial du TEMPS de Genève. Si Bruxelles agit ainsi, c'est parce que Viktor Orbán est notre meilleur ennemi, dit-il. En clair, il permet aux Européens de fermer les yeux sur leurs propres contradictions et de modérer en façade les positions les plus radicales. En se tenant dans l’ombre du tonitruant Viktor Orbán, l'UE ignore ainsi les manquements italiens et grecs, mais aussi la duplicité du gouvernement français qui érige ses propres clôtures autour de Calais, sans oublier l’outrecuidance britannique et l’hypocrisie de la Suisse, qui se fait aussi discrète que possible. Et pourtant, ce faisant, aux quatre coins de l’Europe, les amalgames se répandent et pullulent même dans les discours de certains partis, à commencer par celui-ci : islam-migrant-terroriste.

A ce titre, d'ailleurs, les récents propos de Nadine Morano n'ont pas manqué de faire réagir la presse internationale.
Et notamment, outre-rhin, où les commentateurs se demandent où se situe aujourd'hui en France la limite entre droite et extrême droite ? Car il n’y a pas que le Front national qui rêve d’une nation ethniquement pure, constate LA FRANKFURTER RUNDSCHAU. Le quotidien de gauche, à qui le « Nous sommes un pays judéo-chrétien de race blanche » n’a pas échappé, fait découvrir à ses lecteurs cette ex-ministre qui provoque une tempête d’indignation avec, dit-il, ses déclarations racistes. Sauf qu'au-delà du seul cas Morano, le journal s’étonne également du silence de Nicolas Sarkozy qui a duré plusieurs jours. Et de s'interroger : le fils d’immigrés n’a-t-il rien à répondre à la question de savoir si le pays d’immigration qu’est la France ne veut pas accueillir d’autres personnes, à part les catholiques de pure race ?

France's member of the European Parliament Nadine Morano.
France's member of the European Parliament Nadine Morano. Crédits : Gonzalo Fuentes - Reuters

Le scepticisme est encore plus grand chez son confrère du HANDELSBLATT. Si ça continue comme ça, la France sera surprise de voir où cela peut l’amener, commente le quotidien des affaires. La séparation entre la droite et l’extrême droite se perd, écrit encore l'éditorialiste en rappelant notamment l’exemple de l’ex patron des Jeunes Actifs du Parti Les Républicains, Franck Allisio, qui a récemment rejoint le Front National. Les cas Allisio et Morano montrent que dans son discours, la droite modérée s’approche désormais de la droite radicale, quand ses cadres ne changent pas carrément de camp. Mais ce n’est pas tout : il y a des pans entiers de la société qui sont complaisants avec l’extrême droite. Et d'en conclure, en prenant des pincettes avec les comparaisons historiques, cette radicalisation rappelle celle d’une partie des conservateurs français avant la Seconde Guerre mondiale.

Enfin une histoire aussi étonnante qu'effrayante.
Connaissez-vous la «Shirley card» ? La carte Shirley, à découvrir sur une vidéo du site américain VOX, est une photo représentant une jeune femme blanche, qui s'appelait selon toute vraisemblance du même nom. Et ce terme est ensuite devenu plus générique, désignant l'ensemble des photos de jolies femmes blanches, dont la carnation servait de base pour doser le rendu couleur des pellicules.

Shirley card
Shirley card

Une pellicule photo est faite, en réalité, de plusieurs couches enduites de substances chimiques, qui ont chacune un rôle de capteur de lumière bien précis, pour produire un rendu couleur équilibré. Et jusqu'aux années 1990, elles étaient donc dosées pour un rendu dédié à des peaux blanches et non pour rendre des nuances de brun ou de noir. Des tests ont été réalisés à partir de photos des années 1970, prises avec un appareil Kodak. Résultat, quand les peaux blanches ressortent et sont nettes, les peaux noires, elles, sont uniformes et sans nuance.

D'où le titre de cet article du magazine SLATE : les pellicules photos n'ont pas été conçues pour les peaux noires. Et la manière dont les professionnels s’en sont aperçus est surprenante. C'est la difficulté d'obtenir un bon rendu pour les photos de chocolat ou de certains types de bois dans les publicités de meubles, qui a mis en évidence ce déséquilibre.

Reste que si la discrimination de l’ère Kodak n’existe plus aujourd’hui, elle a toujours des avatars modernes et numériques. Un article du site américain RACKED explique ainsi que la plupart des filtres Instagram consistent surtout à blanchir le teint des personnes photographiées. Et l'article d'en conclure : c'est ce qu'on appelle le racisme silencieux.

Par Thomas CLUZEL

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