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Chuck Berry

Chuck Berry, un extraterrestre

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Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : Chuck Berry, un des pères fondateurs du rock'n roll, est décédé à l'âge de 90 ans. Le guitariste et chanteur américain a révolutionné la musique avec des riffs de guitare qui ont fait le tour du monde.

Chuck Berry
Chuck Berry Crédits : GUNNAR BERGKRANTZ / DN / TT NEWS AGENCY / TT NEWS AGENCY/AFP - AFP

C'est l'histoire d'un jeune garçon illettré, qui porte sa guitare dans un sac en toile de jute et à qui sa mère prédit un bel avenir. Bien sûr, Johnny ne pouvait être qu'un guitariste. Et il devait aussi être noir. Finalement, l'auteur changera au dernier moment l'identité de son héros, le «black boy» se transformera en «country boy», un gars de la campagne, car dans une Amérique encore peu acquise à l'égalité raciale, précise THE TIME, il fallait que la chanson puisse être jouée dans toutes les stations de radio. « Johnny B. Goode, c'est un peu mon histoire, celle d'un musicien qui monte dans une grande ville pour y trouver le succès », avait coutume de raconter Chuck Berry au sujet de ce qui demeure son plus gros hit, à la 7ème place du classement des 500 plus grandes chansons de tous les temps, établi en 2004 par le magazine américain ROLLING STONES.

En réalité, ce que nous raconte « Johnny B. Goode », écrit THE HUFFINGTON POST, n'est pas ce qui s'est passé mais plutôt ce qui allait advenir : une musique sauvage, dangereuse, écervelée, marginale, mythologique. Nous avons tous l'habitude de croire qu'il s'agit d'une sorte d'autobiographie, que c'est de lui-même qu'il s'agit quand il raconte l'histoire de ce jeune garçon qui sait à peine lire et écrire, sauf que Charles Edward Anderson Berry n'est pas de la campagne de Louisiane mais du centre de Saint-Louis (la plus grande ville du Missouri), où son père est entrepreneur et sa mère, directrice d'école. Issu d'une famille baptiste, travailleuse, unie, Chuck décide pourtant peu avant ses dix-huit ans de partir en virée, avec des copains, à Kansas City. Ensemble, ils braqueront trois magasins et voleront une voiture en brandissant un vieux flingue. Mais parce qu'il est issu d'une bonne famille, il s'en tiendra à une maison de correction jusqu'à ses vingt et un ans. Ce sera le premier des trois longs séjours en prison qu'il fera dans sa vie, de sorte que la plupart de ses grands tubes, précise le journal de Saint Louis POST DISPATCH, il les écrira derrière les barreaux. Et surtout, peu importe finalement que cette réalité soit un gros mensonge biographique puisque Johnny B Goode agit. Dès lors, quiconque jouera de la guitare électrique deviendra ce môme déshérité assis au bord d'une voie ferrée, comme Johnny, espérant qu'un jour peut-être, on le remarquera. Cette musique sera celle des mauvais élèves, des plus pauvres d'entre les pauvres et même des petits bourgeois qui se nommeront plus tard les Rolling Stones ou les Who.

Et puis cette chanson c'est aussi et d'abord l'histoire d'un son, reprend THE TIME, un mélange de country et de rythm'n blues. Si le guitariste peut, en effet, s’enorgueillir d’avoir révolutionné la musique, c'est parce que d’un geste impérieux de la main droite il a eu l'idée d'accélérer le country-blues de son pays, tout en tordant simultanément deux cordes de sa Gibson. Mais ce « double-stop » n'aurait sans doute pas encore suffit à définir un genre, ainsi que l'écrit THE LOS ANGELES TIMES. Non, Chuck Berry est allé encore plus loin. En concentrant les leçons du blues et de toutes les traditions de chansonniers en Amérique, il les a aussi débarrassé de leur imaginaire rural ou trop explicitement racial. De sorte que sans même peut-être le savoir, il a inventé une langue américaine. Ses chroniques musicales ont constitué la bande-son de la jeunesse américaine. Dans une Amérique ségrégationniste, reprend THE SAINT LOUIS POST DISPATCH, Chuck Berry a été le pionnier noir d’un genre immédiatement associé avec la figure de l’adolescent blanc. Il est devenu la voix d’une nouvelle catégorie sociale qui avait de l’argent à mettre dans les juke-boxes et qui était pour l’intégration raciale. Thématiques adolescentes, accélération du tempo, guitare distordue, avec lui, tous les teenagers, noirs comme blancs, vont se mettre à danser sur cette country accélérée, chantée par un showman excentrique. Il lui suffisait d’entonner son cantique orgiaque, « Johnny B. Goode », pour que les teenagers de l’Amérique blanche aient le sentiment instantané de ne jamais plus se trouver rien de commun avec leurs parents. En ce sens, écrit LE TEMPS, Chuck était la menace et la révélation, il était le soufre et le rire. Il était l’odeur incomparable du nouveau monde qui se profilait.

Enfin « Johnny B. Goode » c'est aussi, évidemment, ce qui deviendra une gageure pour les plus grands guitaristes de rock, un riff d'introduction fondateur. Et peu importe si ce riff de guitare passé à la postérité n'est en fait qu'un plagiat pur et simple d'un groupe de Big Band (lui-même, d'ailleurs, a avoué l'avoir pompé), toute la guitare rock part de là. D'une mélodie chaloupée typique du blues, le chanteur va tirer l'acte de naissance du rock'n'roll. Bien entendu, nuance THE HUFFINGTON POST, si Chuck Berry est un pionnier, il n'est pas le premier des pionniers. Reste que de lui, John Lennon a suggéré que si l'on cherchait un autre nom pour le rock'n'roll, il faudrait le baptiser Chuck Berry. Le genre d'épitaphe qu'on n'inscrit pas deux fois, tranche LE TEMPS. Pour THE TIME, si Elvis Presley a donné au rock son image libidineuse, Chuck Berry, lui, était le créateur.

Enfin il est une dernière preuve (si toutefois en fallait encore une) de l'influence et de la notoriété de Chuck Berry. En 1977, la Nasa embarquait dans ses deux sondes spatiales Voyager un disque contenant des images et de la musique, afin de témoigner de la diversité de la vie et de la culture sur la planète Terre et destiné (pourquoi pas) à d'éventuels extraterrestres. Les disques comprenaient notamment des cris d'animaux, des bruits naturels (le vent, la pluie), des salutations prononcées en différentes langues, ou bien encore des messages de l'ancien président américain Jimmy Carter. Parmi les trésors de l’Humanité on y trouvait aussi du Bach, du Mozart, du Beethoven et ... du Chuck Berry ! A l'époque, précise THE NEW YORK TIMES, certains membres avaient pourtant désapprouvé ce choix, jugeant ce genre musical trop « puéril » pour représenter les plus grands accomplissements de notre planète. Finalement, « Johnny B. Goode » sera le seul morceau de rock'n'roll à avoir été sélectionné par la NASA pour représenter la terre auprès des extraterrestres.

Thomas CLUZEL

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