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Un homme lit un journal annonçant le rejet, par référendum, de l'accord de paix avec les Farc

Colombie : Et maintenant on fait quoi ?

5 min

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : malgré le camouflet infligé la veille avec le rejet par référendum de l'accord de paix, le président colombien Santos a annoncé une nouvelle phase de dialogue avec les Farc.

Un homme lit un journal annonçant le rejet, par référendum, de l'accord de paix avec les Farc
Un homme lit un journal annonçant le rejet, par référendum, de l'accord de paix avec les Farc Crédits : LUIS ROBAYO - AFP

¿Y ahora qué ? (Et maintenant, on fait quoi ?) La question posée en Une sur le site de l'hebdomadaire LA SEMANA résume, à elle seule ce matin, l'incertitude dans laquelle la Colombie se retrouve plongée, 24h seulement après le rejet de l'accord de paix avec les FARC. Ce "Non" signifie-t-il que la bataille pour la paix a été définitivement perdue ? Ou dit autrement, ce vote signe-t-il le retour direct à la guerre ?

Si l'on s'en tient aux déclarations officielles, le gouvernement comme la guérilla assurent que la paix n'est pas vaincue. Dès l'annonce du résultat, dimanche soir, même l’ex-président de la droite radicale Alvaro Uribe (pourtant tête de file charismatique des opposants) souhaitait aux messieurs des FARC d’être protégés de la violence. En clair, en dépit du rejet par référendum de l’accord de paix, plus personne en Colombie ne parlerait aujourd'hui de reprendre le chemin de la guerre. Et c'est également, d'ailleurs, ce qui ressort des réactions publiées par les internautes juste après le vote (réactions compilées par le quotidien lémanique LE TEMPS) : même chez ceux qui ont voté "Non" dimanche, le raccourci selon lequel ce vote acterait le triomphe de ceux qui veulent la victoire de la loi du talion et des instincts les plus sauvages, dérange. Ceux qui ont fait campagne à travers le hashtag #Salvaelpaisvotano (sauve le pays, vote non), saluent surtout aujourd’hui le rejet d’un pacte rempli de pièges et de mensonges, écrivent-ils, le refus en somme d'un véritable saut dans le vide pour la Colombie.

Mais si tout le monde semble s'accorder sur l'idée que le pays ne doit pas reprendre le chemin de la guerre, ce qui selon certains commentateurs constitueraient, paradoxalement, une victoire au milieu de la défaite, pourquoi diable avoir voté "Non" à la paix ? Car on pourrait tout aussi bien considérer, au contraire, qu'avec ce résultat la Colombie fait face désormais, justement, à un véritable abîme, comme l'écrit le quotidien madrilène EL PAIS. Et c'est ainsi qu'après la tempête, écrit EL TIEMPO, vient donc à présent l’heure des conjectures. Des raisons périphériques, tout d'abord, sont avancées, comme les conditions météo exécrables sur la côte caraïbe qui auraient empêché les gens de se déplacer dans cette région plutôt acquise au camp du oui, ou bien encore le fait que les habitants des grandes villes, moins frappées que les campagnes par les exactions des Farc, se sont sentis moins concernés et se sont donc abstenus. Mais ces arguments font peu de cas, en réalité, des déchirures profondes que la violence et l'ancienneté du conflit ont creusées dans le pays.

Pourquoi "Non" ?, font mine de s’interroger les médias qui connaissent, en réalité, déjà les réponses, lance de son côté EL ESPECTADOR. Il y aurait au moins trois raisons au rejet de l'accord par les Colombiens, précise à son tour le magazine SLATE. Tout d'abord, le fait que la plupart des familles ont aujourd'hui un proche ou une connaissance qui a été victime des Farc n'a guère été apaisée par le sentiment général que les guérilleros, une fois désarmés, n'auraient pas à répondre de leurs actes passés et bénéficieraient même d'aides à la réinsertion. Et pourtant, l'accord ne prévoit pas l'impunité totale pour les Farc, puisque la guérilla devra verser des réparations financières aux victimes. Quant aux chefs guérilleros, notamment ceux qui ont commis les crimes les plus graves, ils encourront (s'ils confessent leurs crimes avant leur inculpation) de quatre à huit ans de «restriction de liberté». Problème, toutes ces condamnations apparaissent encore aux yeux de nombreux Colombiens comme un déni de justice. Ensuite, l'accord prévoyait que la guérilla marxiste devienne une force politique. Les Farc auraient même obtenu que ses principaux chefs (ceux-là même qui ont toutes les chances d'être condamnés) puissent siéger au Parlement. Or même si cette reconversion de l'organisation terroriste en parti politique est connue depuis le début des négociations, elle a toujours beaucoup de mal à passer auprès d'une grande partie de l'opinion, qui redoute à terme un virage «communiste» ou «chaviste» du pays. Enfin de l'avis général, cet accord ne constitue pas une garantie de paix. D'abord, parce que le conflit se poursuit avec une autre guérilla, l'ELN qui n'a pour le moment pas manifesté son intention de déposer les armes. Et d'autre part parce qu'on sait que certaines cellules dissidentes des Farc ne se rendront pas et rejoindront, soit l'ELN, soit des groupes de narcotrafiquants.

A lire : Colombie : les étapes du processus de paix avec les Farc

Et puis n'oublions pas que comme toujours et comme partout, précise ce matin LA SEMANA, les référendums sont souvent interprétés comme une expression de soutien ou de rejet du gouvernement actuel. Et à ce titre, la Colombie ne fait pas exception. L'ex président Uribe (qui entend rester déterminant dans la vie politique du pays) a réussi à orchestrer la campagne du "Non", en la transformant en un vote sanction contre l'actuel président, le très impopulaire Santos.

D'où ce commentaire, signé de l'éditorialiste d'ENTRE LINEAS, repéré par le Courrier International. Elle y dénonce l'incompétence des politiques mais aussi les manœuvres qui sous-tendent chacune de leurs actions. Je ne crois pas en la bonne volonté de l’État ni en celle des Farc, et ce faisant, je ne crois pas non plus que les deux parties se soient assises à la table des négociations parce qu’elles en avaient assez de voir notre pays ensanglanté. Tout cela, pour moi, c’est du boniment, écrit-elle. Je crois plutôt que les uns et les autres ont accepté de négocier pour sauver leur honneur. De la même manière que les responsables politiques veulent entrer dans les livres d’Histoire, les guérilleros, eux, veulent éviter de ressasser une vieille histoire, à laquelle plus personne ne croit. Tous savent qu’il est impossible aujourd'hui de gagner cette guerre par les armes. Et en déclarant un match nul, les deux parties espéraient chacune sauver la face. A présent, c'est raté. Et pourtant, les victimes méritent mieux. Elles seules, dit-elle, connaissent l’odeur du sang, la douleur du deuil, l’envie d’aller de l’avant malgré tout. Les victimes méritent de connaître une vie où elles ne soient pas perpétuellement des martyrs et où elles puissent s’endormir sans avoir peur.

Par Thomas CLUZEL

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