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Combattant kurde en Syrie.

Comme un thermomètre plongé dans le bouillonnement du monde.

5 min

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : malgré les espoirs éveillés à Munich, la voie de la paix en Syrie reste jonchée d'obstacles. L'escalade entre la Turquie et la Russie augure mal d'une trêve qui doit théoriquement entrer en vigueur à la fin de la semaine.

Combattant kurde en Syrie.
Combattant kurde en Syrie. Crédits : Rodi Said

La guerre a pris un virage chaotique. Voilà ce que l'on peut lire, ce matin, en Une du NEW YORK TIMES. La perspective d'un conflit élargi à un nombre d'acteurs toujours plus nombreux s'est accélérée et si personne n’enraye rapidement cette spirale, une conflagration majeure sera inévitable. Hier, la tension est encore montée d'un cran entre la Russie et la Turquie, au point que rien ne semble désormais pouvoir apaiser Moscou et Ankara dans leur lutte fratricide.

Côté turc, tout d'abord, le premier ministre a taxé le Kremlin d’organisation terroriste qui n’a de comparable que l’organisation État islamique. Il accuse la Russie de crime de guerre, après la mort d'une cinquantaine de civils dont des enfants, dans une série de frappes aériennes sur au moins cinq installations médicales et deux écoles.

Côté russe, cette fois-ci, on prévient que la guerre mondiale est imminente si Ankara n’abandonne pas ses agressions. Voilà trois jours maintenant que l'armée turque pilonne, en effet, les positions kurdes en Syrie. Pourquoi ? Parce qu'à la faveur, notamment, des bombardements russes, les miliciens kurdes ont consolidé leurs gains territoriaux. Ils contrôlent à présent la plus grande partie de la frontière entre la Turquie et la Syrie. Or le message d’Ankara est très clair : les Kurdes doivent se retirer des zones qu’ils ont récemment conquises, au détriment des groupes rebelles opposés à Damas. Sauf que personne n’est dupe des intentions réelles de la Turquie : empêcher les kurdes de conquérir d’autres territoires et de constituer, in fine, un Kurdistan autonome dans le nord de la Syrie, que les Turcs considèrent comme une menace quasi vitale. C'est la raison pour laquelle Ankara pilonne aujourd'hui les positions kurdes, quand bien même elle donne du même coup raison à la Russie, qui l'accuse d’avoir une influence destructrice sur le processus de paix syrien. Ankara est en train de déclencher une guerre régionale, c'est le titre notamment à la Une du quotidien moscovite NEZAVISSIMAÏA GAZETA, repéré par le Courrier International. Ou quand le président Erdogan réduit à néant les efforts russes et américains pour mettre fin à la guerre.

Le nœud syrien devient de plus en plus difficile à démêler.

Si pour Ankara, le PYD kurde est à mettre au rang des organisations terroristes, les États-Unis et leurs alliés européens, eux, ne partagent pas cette position. Ils en ont même fait leurs principaux alliés dans la lutte contre Daech. Par ailleurs, cette offensive contre le PYD est vue comme une agression par le régime syrien et ses alliés russes et iraniens. Enfin ces bombardements turcs, rappelle LE TEMPS de Lausanne, interviennent au moment où Ankara se dit prêt à intensifier sa lutte contre Daech en Syrie et même à envoyer des troupes contre les djihadistes avec le soutien de l’Arabie saoudite.

En ce sens, le risque d’escalade est réel. L’implication d’un nombre croissant d’acteurs dans le conflit constituerait même désormais, selon le journal, une menace de plus en plus grave pour la paix dans le monde. Car les positions des uns et des autres apparaissent irréconciliables. D'un côté, Moscou veut garder une influence au Moyen-Orient, grâce à Bachar el-Assad. Et de l'autre, Ankara tient au départ de ce dernier et surtout ne veut en aucun cas que les Kurdes syriens gagnent leur indépendance.

La problématique kurde est symptomatique des enjeux de pouvoir et des alliances parfois contradictoires dans la région.

En réalité, les forces kurdes de Syrie présentent le gros avantage, aux yeux des Occidentaux, d'avoir un pedigree connu. Et, cerise sur le gâteau écrit L'ORIENT LE JOUR, elles ne peuvent être soupçonnées d'avoir un agenda islamiste, contrairement à d'autres mouvements rebelles nés avec le conflit syrien. Un CV d'autant plus intéressant depuis que la lutte contre Daech est devenue la priorité de la plupart des grandes puissances impliquées dans le dossier syrien. Les Américains, en particulier, ont bien vu l'opportunité kurde, eux qui, depuis la bataille de Kobané, les soutiennent via l'envoi d'armes mais aussi le déploiement d'un petit contingent de forces spéciales dans la région. Seulement voilà, si les Américains appellent aujourd'hui à l'arrêt des bombardements contre les positions kurdes, ils sont contraints de faire le grand écart entre le PYD d’un côté et l'allié turc de l’autre. De même, pour les Européens, l'affaire n'est pas simple. Si Paris a appelé, lui aussi, les Turcs à cesser leur pilonnage, les Européens comptent sur Ankara pour contenir le flux de migrants. Et c'est ainsi que la question kurde présente, in fine, l'intérêt pour Moscou de mettre en exergue les incohérences et les divisions du camp anti-Assad. Comme un thermomètre plongé dans le bouillonnement du monde.

Les accords de Munich sont-ils définitivement enterrés ?

Le moins qu’on puisse dire est que le pessimisme affiché au départ ne s’est pas démenti. L’accord sur une cessation des hostilités en Syrie n'avait même pas réussit à convaincre ceux qui l’avaient adopté. Désormais, l'espoir d'un cessez-le-feu s'est évanoui et il semble difficile, en effet, de ne pas voir les nuages s’accumuler à l’horizon. Mais ne nous y trompons pas. L’indignation aujourd'hui de l’Occident, face aux frappes aériennes russes ou turques, est hypocrite. Si les puissances occidentales se disent scandalisées, écrit l’hebdomadaire luxembourgeois LE JEUDI, c’est parce qu’elles se rendent compte qu'on est aujourd'hui à un tournant de la guerre. Un tournant qui met à nu l’échec des Occidentaux. En ne misant que sur le déboulonnement du régime, sans autre alternative, ils sont en grande partie responsables de l’enlisement de la guerre. Et donc aussi de la tragédie humaine qu’elle a provoquée.

Par Thomas CLUZEL

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