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Des bouquets de fleurs déposés en hommage aux victimes de l'attentat de Londres

Comment vivre avec une nouvelle réalité, le terrorisme ?

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Si la menace islamiste a créé une nouvelle réalité, faut-il accepter cette réalité comme quelque chose de fatidique ou qui ferait partie du quotidien et contre laquelle il n’existerait aucune solution ?

Des bouquets de fleurs déposés en hommage aux victimes de l'attentat de Londres
Des bouquets de fleurs déposés en hommage aux victimes de l'attentat de Londres Crédits : ALBERTO PEZZALI / NURPHOTO

La terreur et la peur se sont donc une nouvelle fois emparées de l’Occident. Hier, en France, un « soldat » du groupe Etat islamique (du moins c’est ainsi qu’il a lui-même revendiqué son attaque) a agressé un policier au marteau, sur le parvis de Notre Dame à Paris. La veille, en Australie, un homme a pris en otage une « escort-girl » dans une résidence d’appartements-hôtel de Melbourne après avoir, sans doute, tué au préalable le réceptionniste de l’établissement. Une attaque revendiquée par le groupe Etat islamique. Enfin samedi soir, l’attentat au Royaume-Uni qui a fait 7 morts et 48 blessés était le troisième en moins de trois mois revendiqué, toujours et encore, par l’EI.

A présent, la menace terroriste s’est même à ce point ancrée dans la tête des occidentaux, écrit la SÜDDEUTSCHE ZEITUNG, qu’à Turin, samedi soir, il aura suffi d’un pétard pour créer un mouvement de panique, pendant qu’une foule de 30 000 personnes regardait sur écran géant la finale de la Ligue des Champions. Une fausse alerte, mais un lourd bilan : plus de 1 500 blessés et des images accablantes qui, depuis, ont fait le tour du monde, relève LA REPUBBLICA. Enfin la veille, en Allemagne, le festival de musique "Rock am Ring" (le plus important du genre dans le pays) a dû être annulé (90 000 personnes évacuées) en raison d'une « menace terroriste », avant d'être finalement autorisé à reprendre.

En ce sens, reprend la SÜDDEUTSCHE ZEITUNG, la stratégie perfide de Daech, même fragilisé, fait effet. D’une certaine façon, renchérit le site d’information LINKIESTA, la psychose qu’un type qui serait fou, ou islamiste, ou les deux, puisse tirer sur la foule ou lui foncer dedans, ou poignarder des passants, ou se faire sauter, s’est insinuée en nous. Et ce, en dépit des commentateurs qui, bien que sous le choc eux aussi, refusent, comme à chaque attentat, de céder à l’intimidation. Notre message aux marchands de mort est que la démocratie prévaudra, lançait ainsi il y a encore quelques jours un éditorialiste du SUNDAY TIMES.

Pour autant, dire que le terrorisme est une tumeur qui ne cesse d’essaimer n’est pas une exagération, note pour sa part le JOURNAL OFFICIEL DE PEKIN. Pis encore, ces 5 derniers jours auront suffi, une nouvelle fois, à démontrer la faiblesse de la lutte antiterroriste. Et c’est ainsi, par exemple, que la polémique sur l'efficacité des services de renseignement prend aujourd’hui de l'ampleur au Royaume-Uni, après la révélation que deux des trois auteurs de l'attentat de Londres, samedi dernier, avaient été signalés aux autorités. Quant au troisième assaillant, bien que Scotland Yard ait affirmé, hier, qu'il n'était pas connu des services de police, les autorités italiennes assurent de leur côté qu’il avait été repéré en mars 2016, après avoir apparemment cherché à gagner la Syrie, et dûment signalé aux autorités britanniques.

De sorte que dans les médias, l'entourage de Theresa May n’hésite plus désormais à critiquer le MI5, l'appelant à être à la hauteur de la menace terroriste. Sauf qu’il convient de rappeler qui était responsable de l’agence de renseignement britannique à partir de 2010, note THE GUARDIAN : Theresa May, elle-même, ministre de l'Intérieur de 2010 à 2016. De son côté, Jeremy Corbyn souligne qu’on ne peut pas protéger la population à moindre coût. Ou dit autrement, la police n’est pas le seul domaine où l’austérité met aujourd’hui en péril notre sécurité, prévient à nouveau THE GUARDIAN. Le nombre de personnel pénitentiaire, en particulier, a chuté d’un tiers depuis 2010, et de nombreuses prisons sont remplies à 150 % de leur capacité, les transformant en écoles pour prêcheurs de haine.

Sur la défensive, Theresa May, elle, contre-attaque en laissant entendre dans les colonnes du DAILY TELEGRAPH que c’est Jeremy Corbyn qui représente une menace pour la sécurité nationale : « C’est lui qui s’est opposé à toutes les nouvelles lois antiterroristes », ainsi qu’à l’autorisation du « shoot-to-kill » (l’habilitation à tirer pour tuer) dont bénéficient les policiers. Et puis, comme à chaque attentat, les politiciens essaient de trouver un moyen de canaliser la fureur populaire. C’est ainsi que ce weekend, Theresa May a accusé les réseaux sociaux de faciliter la diffusion de la propagande terroriste. Là où il y a quelques années, les jeux vidéo violents jouaient le rôle pratique du bouc émissaire, aujourd’hui, un autre coupable idéal a pris le relais face à la multiplication des attentats terroristes : les plateformes de réseaux sociaux, écrit l’éditorialiste du TEMPS. Beaucoup d’experts considèrent, en effet, que les entreprises technologiques (Facebook, YouTube ou Twitter) ne coopèrent pas toujours facilement et rapidement. Sauf que ces réseaux sont aussi utilisés par les autorités pour enquêter sur la radicalisation de certains individus, les méthodes de recrutement, ou la localisation de certains terroristes. Et les expulser des plateformes risque donc, surtout, de les faire coloniser le Dark Web et de rendre leur traque encore plus délicate.

Dès-lors, comment lutter aujourd’hui efficacement contre le terrorisme ? Face à la répétition de l’horreur et à ce sentiment diffus d’impuissance qui s’installe, irrésistiblement, peut-être la question devrait-elle être formulée différemment. C’est du moins l’analyse proposée par une professeure à la Kennedy School, interrogée dans les colonnes du NEW YORK TIMES, repéré par le site Big Browser. Elle part du constat que nous vivons dans une époque où l’on ne peut pas empêcher toutes les attaques, même si nous faisons tout pour. Il y aura une prochaine fois, écrit-elle, sans que cette phrase ne soit entourée du pessimisme total qui l’accompagne souvent. Pour cela, elle propose une grille de lecture différente pour essayer d’appréhender les conséquences des actes terroristes dans nos sociétés, dans une perspective qui ne soit pas uniquement angoissée. Selon elle, la mesure du succès des efforts antiterroristes ne devrait pas se résumer à si une attaque a eu lieu ou non. Une autre unité de mesure consiste à regarder si moins de personnes sont mortes ou blessées, grâce à l’action de la police, des pompiers, des unités de crise, des fonctionnaires et des bénévoles.

Ce n’est pas un prétexte pour occulter l’horreur ou éviter de se poser les questions des manquements en amont. Mais cette manière d’appréhender la réalité ne doit pas non plus être oubliée au profit de la seule peur et de cette désagréable impression que chaque attaque est une copie conforme de la précédente, sans que rien ne change. Bien sûr, cela peut paraître défaitiste ou moins agressif que dire que nous allons arrêter tous les terroristes. Mais cela ne devrait pas, dit-elle, avant de conclure : Ce n’est pas plus fataliste que de traiter agressivement la croissance d’un cancer ou de construire des digues alors que les océans s’élèvent. C’est juste une reconnaissance que le mal est arrivé, mais que nous devons, aussi, maîtriser l’intensité de la perte.

Par Thomas CLUZEL

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