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Omran Daqneesh, petit garçon de 5 ans, sauvé des décombres après le bombardement de sa maison, à Alep, en Syrie.

Confusion autour de la photo d’Omran

5 min

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : une semaine après la publication de la photo d’Omran, l'émotion cède sa place à la guerre de l'information et sème la confusion.

Omran Daqneesh, petit garçon de 5 ans, sauvé des décombres après le bombardement de sa maison, à Alep, en Syrie.
Omran Daqneesh, petit garçon de 5 ans, sauvé des décombres après le bombardement de sa maison, à Alep, en Syrie. Crédits : MAHMUD RSLAN / ANADOLU AGENCY - AFP

Qui n'a pas vu le visage hagard de ce petit garçon, sauvé des décombres après le bombardement de sa maison, à Alep, en Syrie ? Depuis près d'une semaine, les images d'Omran ont fait le tour du monde. Or si la véracité des clichés est incontestable, en revanche, cette image illustre une fois de plus la propension des médias à la simplification, constate le journal italien AVVENIRE. En faisant délibérément passer certains évènements au premier plan, les médias s'autorisent ainsi à transformer, dit-il, de larges pans de l’opinion publique en véhicules d’une vérité unique. En l'occurrence, le scénario d’abrutissement est ici présenté de façon manichéenne, avec victimes d’un côté et coupables de l’autre. Mais dans le cas présent, qui était le coupable ? Était-ce l’armée syrienne, les bombardiers russes ou les rebelles ?

Et personne n'ayant la réponse à cette question, voilà comment la télévision d’État chinoise, qui n'hésite pas d'ailleurs, elle, à mettre en cause l’authenticité de ces images en vient désormais à s'interroger : cette photo pourrait-elle être le fruit de la propagande de guerre occidentale ? En réalité, la Chine soutient fermement, on le sait, le régime syrien. Pékin est par ailleurs proche de Moscou. Et voilà pourquoi la presse officielle du régime chinois dénonce aujourd'hui une opération médiatique destinée, selon elle, à appuyer un prétexte humanitariste pour une intervention des puissances occidentales en Syrie. Ou quand l'indignation cède sa place à la guerre de l'information.

Le photographe syrien de 27 ans, qui a immortalisé le petit Omran, voit aujourd’hui sa réputation entachée par d’impensables soupçons

Mahmoud Rslan, dont les images ont fait le tour du monde, serait un sympathisant du groupe rebelle Noureddine Al-Zinki. Sur une photo publiée sur son compte Facebook le 5 août dernier, on voit le photographe posé tout sourire aux côtés de membres de ce groupe et en particulier deux commandants, Omar Salkho et Mohammed Mayuf. Or ces deux hommes sont impliqués dans la décapitation à Alep, le mois dernier, d'Abdallah Issa, un enfant d'à peine 13 ans, dont le supplice avait été filmé et posté sur Internet. Quelle relation le photographe entretient-il exactement avec ces hommes ? Est-il, en réalité, un journaliste humaniste qui ne ferait, en somme, que son travail en fréquentant des terroristes sans pitié ? Toujours est-il qu'au moment de publier son selfie sur Facebook, il semble peu probable qu'il ait pu ignorer l'acte barbare que les hommes à ses côtés avaient commis.

Précisons, tout de même, qu'aussitôt après la décapitation de ce jeune garçon, le groupe rebelle avait publié un communiqué dans lequel il affirmait que cet acte était, je cite, « une erreur individuelle qui ne représente pas la politique générale du groupe ». Toujours selon le groupe rebelle, « les personnes qui ont commis cette infraction ont été depuis arrêtées et remises à une commission d’enquête ».

La face sombre du photographe a de quoi semer la confusion autour d’une image dont tout le monde avait vanté la portée symbolique

Dans une tribune diffusée par AL-JAZIRA et repéré par le Courrier International, Hamid Dabashi met en garde, justement, contre la transformation de cet enfant en symbole. Nous ne devrions pas voir ça. Mais on nous fait comprendre qu’il faut regarder cette image, dit-il, parce que c’est une image symbolique de la Syrie. Mais symbolique de quoi, au juste ? Ce mot -symbolique- est devenu obscène, écrit ce professeur à l’université Columbia aux États-Unis. Nous utilisons cette idée de symbole pour intégrer l’énormité de la terreur rencontrée en Syrie, en Irak ou en Palestine, une terreur si écrasante que nous avons besoin de la photo d’un garçon pour se représenter un désastre qui nous dépasse. Mais que faisons-nous de ces images symboliques ? interroge encore l’universitaire. Et de se demander ce qui s’est passé après la publication de la photo d’Aylan, dont le corps sans vie avait été retrouvé sur une plage turque, en septembre 2015, alors que sa famille tentait de fuir la Syrie. Les mêmes médias nous montrent un jour un symbole et le lendemain, ce symbole est déjà oublié et remplacé par un autre, à l'instar d'un tableau de Jérôme Bosch, avec ses scènes de meurtre et de chaos partout en quête d’une seconde d’attention, jusqu’à ce qu’un cri soit remplacé par un autre.

C'est également le sens de cet édito à lire sur le site d'information belge L'AVENIR. Les médias qui relaient la photo disent qu’elle brise le cœur, qu'elle émeut le monde entier, qu'elle devient symbole du martyre des habitants d’Alep. Soit. Mais après l’émotion et l’indignation, que faut-il attendre ? Depuis 2011, la communauté internationale, à défaut de s’unir pour mettre fin à la boucherie, préfère se diviser sur les cadavres qui s’amoncellent. Et le petit Omran n’y changera sans doute rien. Son histoire amène de l’émotion qui ne fait que cacher la barbarie.

Au fond, conclue l’écrivain Dacia Maraini, dans les colonnes du CORRIERE DELLA SERA, dans les yeux du petit Omran, on lit cette question : pourquoi ? Une question à laquelle personne n’est capable aujourd'hui d’apporter une réponse sensée. Une réponse qu’un adulte responsable est dans le devoir, pourtant, d’apporter à un enfant. Seulement voilà, la responsabilité, c’est justement ce qui fait défaut dans cette guerre qui tourne au carnage. Prendre ses responsabilités implique de mesurer les conséquences de ses actions. Or combien de pilotes de bombardier, de politiques, ou d'hommes d’État sont conscients des suites de leurs actes ? Sur toute la ligne, c’est le non-sens qui semble l’emporter, l’incapacité à voir l’horreur en face et à comprendre qu’elle découle des décisions que l’on prend.

Par Thomas CLUZEL

Chroniques
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