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Tihomir Oreskovic (Premier ministre croate) et Tomislav Karamarko (chef du HDZ)

Crise politique et idéologique en Croatie

5 min

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : tandis qu'une révolution conservatrice est en marche en Croatie, le principal parti (nationaliste) de la coalition au pouvoir a déposé une motion de censure contre le Premier ministre.

Tihomir Oreskovic (Premier ministre croate) et Tomislav Karamarko (chef du HDZ)
Tihomir Oreskovic (Premier ministre croate) et Tomislav Karamarko (chef du HDZ) Crédits : Antonio Bronic

Après seulement cinq mois d’existence, le gouvernement croate est en train de voler en éclats. Le principal parti de la coalition au pouvoir, le HDZ (droite nationaliste) a déposé cette semaine une motion de censure contre le Premier ministre (sans étiquette), aggravant de fait un peu plus encore la crise qui ébranle un exécutif déjà fragile. A l'origine de cette motion de censure, on trouve des désaccords profonds entre d'un côté le HDZ et de l'autre son partenaire minoritaire de la coalition, le Most ( centre droit), étant entendu que les chefs de ces deux partis occupent chacun le poste de Vice-Premier ministre. Ces dissensions, notamment sur les réformes économiques, ont placé aujourd'hui le gouvernement au bord de l'effondrement. Sauf qu'après avoir tenté, en vain, de réconcilier les chefs des deux partis de la coalition, le Premier Ministre leur a demandé de démissionner. En d'autres termes, analyse le quotidien slovène VECER, il a cessé de les écouter s'écharper pour agir, enfin, mais trop tard. Le patron du Most a fait savoir qu’il ne démissionnerait que si ceci était dans l’intérêt de la Croatie. Quant à son homologue du HDZ, il s'est contenté de rétorquer que le Premier Ministre ne bénéficiait plus du soutien de son parti. D'où la motion de censure.

Mais là où l'affaire se complique encore un peu plus, c'est que le patron du parti conservateur et nationaliste HDZ (qui vient de déposer une motion de censure contre le Premier Ministre), est lui-même accusé par l'opposition de conflit d'intérêt dans une affaire liée à la compagnie nationale pétrolière. De sorte qu'il sera lui-même confronté, le 18 juin prochain, à une motion de censure au Parlement.

Une situation inédite et ubuesque, aggravée par une véritable révolution conservatrice à l'œuvre dans le pays

Attaques contre les artistes, mise au pas des médias, discriminations contre les minorités nationales, remise en cause du droit à l'avortement. Certains évoquent à présent une fascisation rampante du pays. Formé en janvier dernier, le gouvernement croate est devenu une sorte de cartel des droites avec notamment son chien d’attaque, le ministre de la Culture, un historien négationniste, ancien militant du Pur Parti croate du Droit (HCSP), un groupuscule revendiquant l’héritage idéologique des Oustachis, alliés des nazis lors de la Seconde Guerre mondiale. Ce ministre de la Culture est également bien entouré avec son collègue de l’Éducation, un créationniste convaincu, lequel a notamment remis en cause le «dogme» de la théorie de l’évolution, dans des articles scientifiques publiés dans les années 2000. Par ailleurs, le volet clérical est lui représenté au sein du gouvernement par le Most, très lié à la hiérarchie catholique, tandis que le Premier ministre est lui-même un catholique pratiquant très lié à l’Opus Dei. Son épouse était d'ailleurs très en vue lors de la manifestation anti-avortement le mois dernier. Enfin et pour ne rien arranger, le Premier ministre est aussi un libéral convaincu, décidé à privatiser tambour battant les dernières entreprises publiques du pays.

A présent, la révolution conservatrice en marche en Croatie surprend par sa violence et sa rapidité. L’Union européenne n’ayant plus aucun moyen de pression depuis l’intégration du pays, le parti conservateur HDZ savait que le moment était venu pour lancer cette révolution, analyse LE TEMPS de Lausanne. La première étape a été l’indépendance de la Croatie, la seconde son intégration européenne, et l’heure est maintenant venue de passer à la troisième étape : la création d’une Croatie catholique et ethniquement pure. Et le moment est d’autant mieux choisi que les nouvelles autorités de Zagreb ne sont pas à la peine pour trouver des alliés ou des modèles, dans la Hongrie voisine ou la Pologne. Même analyse de son confrère autrichien DIE PRESSE : la Croatie, la Hongrie et d’autres pays d’Europe centrale voient aujourd’hui l’Union européenne comme un cadre modernisateur, dans lequel inscrire leurs objectifs nationaux, ce qui correspond peu ou prou à la manière dont la Hongrie voyait naguère la monarchie austro-hongroise.

Comment mettre fin à ce chaos politique ?

Les Croates, eux mêmes, sont enfin sortis de leur léthargie, se réjouit le quotidien croate NOVI LIST. Des manifestations attestent aujourd'hui d’une résistance protéiforme. Syndicats, employeurs et simples citoyens ont emboîté le pas aux enseignants et aux groupes issus de la société civile. Mais la meilleure solution et aussi la plus efficace et la plus juste, pour permettre à la Croatie de sortir de l’impasse dans laquelle elle se trouve, serait d’organiser un nouveau scrutin. Et il est intéressant de relever que cette option n’est revendiquée ni par la gauche ni par la droite, écrit le journal slovène DNEVNIK, mais par l'ancien Premier Ministre lui-même.

Vivement la fin, lance à son tour son confrère croate NOVI LIST, lequel se réjouit de ce que le gouvernement se délite enfin. Ce gouvernement était de toute façon voué à disparaître dès sa création, dit-il. Et pourquoi ? Parce que la politique, ce n’est pas de la physique quantique, allusion à la coalition au pouvoir. Sans compter que ce gouvernement mériterait de faire l’objet d’une étude au CERN tant les particules, même les plus élémentaires, qui le composent se sont fragmentées. Dès-lors, il importe peu de savoir comment s’achèveront ces six mois de vaudeville absurde. Le chef de file du HDZ sera-t-il limogé ? Le chef de file de Most va-t-il démissionner ? Et le Premier ministre sans étiquette va-t-il jeter l'éponge ? Vont-ils partir tous les trois, ou seulement l’un d’entre eux ? Y-aura-t-il un suicide collectif ? Tout cela ne change rien, conclue le journal, car au final, il y aura des élections anticipées. Après tout, ceci n’est pas un drame ; la comédie durera juste un peu plus longtemps. Mais nous la supporterons volontiers, dans l’attente réjouie, bien entendu, de son épilogue.

Par Thomas CLUZEL

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