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Daech ou le retour aux fondamentaux salafistes

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Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : Daech vient de lancer une nouvelle revue intitulée Rumiyah. Au moment où l’EI subit revers sur revers en Irak et en Syrie, l'organisation djihadiste redouble d'efforts pour relancer sa propagande hors de son califat.

On se doutait que la mort, le 30 août dernier, du porte-parole de Daech aurait des conséquences profondes sur la propagande du mouvement. Et de fait, son décès vient de trouver un premier écho dans la communication de l'organisation terroriste : l'EI a publié hier un nouveau magazine : RUMIYAH. L'occasion, notamment, de rendre hommage à son ancien chef dont le visage s'affiche en couverture. Mais pas seulement. Dans le contexte troublé de la disparition de l'un de ses chefs les plus charismatiques, mais aussi après l'accumulation ces derniers mois de défaites militaires de plus en plus criantes qui ont mis un terme à l'expansion du groupe, peut-on lire dans les colonnes du journal britannique THE INDEPENDENT, l'apparition de cette nouvelle revue (qui s'ajoute aux précédents titres bien connus de la bibliothèque djihadiste) marquerait, selon le magazine SLATE, l'entrée dans une nouvelle ère de la propagande de Daech.

Si le contenu en lui-même n'a, à première vue, rien pour surprendre nos esprits malheureusement habitués à ce déferlement de haine et ces diatribes enflammées appelant à mener le djihad, ce qui surprend, tout d'abord, c'est la forme. Ce premier numéro est, en effet, bien plus court que les autres publications, dont il partage la maquette : 38 pages seulement. Et puis surtout, cette nouvelle publication est désormais déclinée en huit langues : anglais, turc, ouïghour, pachtoune, russe mais aussi allemand, indonésien et français. Une débauche de moyens qui semble témoigner aujourd'hui d'une volonté d'adresser la parole du «califat» autoproclamé urbi et orbi, et surtout de le faire de manière unifiée. Ainsi Daech chercherait-il non seulement à refondre sa communication, mais aussi à centraliser ses outils de propagande. Ou dit autrement, à faire cohabiter le nouveau-venu (susceptible d'être lu par un large public international) avec les revues plus anciennes.

Cette nouvelle revue constitue un grand retour aux fondamentaux salafistes

Contrairement aux autres publications qui, sans les abandonner, brassait moins de références religieuses (et davantage de sujets militaires), ce nouveau média abreuve, au contraire, ses lecteurs de sentences religieuses jusqu'à saturation. En plus des innombrables citations issues du Coran, les auteurs reviennent longuement sur les piliers de l'islam et même sur les célébrations à accomplir ces prochains jours (en décalage complet avec la conduite de la guerre). Cette surenchère dans le religieux s'accompagne, en particulier, de grands développements sur la mort et la vie dans l'au-delà. Un article dresse même la topographie du paradis, selon les écritures musulmanes.

En d'autres termes, c'est un autre retour aux sources qui domine le discours de RUMIYAH. Les propagandistes de Daech ont décidé d'en revenir lourdement au ton eschatologique qui leur était coutumier, et cela n'a rien de gratuit. Si la ville syrienne de Dabiq avait donné son nom au mensuel jusqu'à présent le plus célèbre de l'organisation, c'est parce qu'elle était cette cité qui, d'après la tradition musulmane, verrait s'affronter les armées de Rome et celles des fidèles d'Allah. Un combat vu comme l'accélération de la fin des temps et la condition de la victoire finale de l'islam dans le monde. Or, créer RUMIYAH après avoir fondé DABIQ, c'est passer de la tradition à l'objectif métaphysique autant que militaire : Car RUMIYAH, c'est évidemment Rome. Et Rome a le mérite, pour la communication terroriste, de correspondre à la capitale du vieux concurrent de l'islam, le christianisme, mais aussi de symboliser la puissance de la civilisation occidentale.

Ce retour aux fondamentaux salafistes n’est-il pas en totale contradiction avec les comportements radicalement païens de beaucoup de djihadistes occidentaux ?

Selon le journaliste d'AL-JAZEERA, Mehdi Hasan, le pouvoir de séduction de Daech dans les pays occidentaux s'expliquerait bien davantage par des motifs non-religieux, comme un goût pour l'aventure, un tempérament acrimonieux ou un profond désaccord avec la politique étrangère occidentale. Qu'il s'agisse de Salah Abdeslam (buvant et se droguant) ou d'Omar Mateen (probablement homosexuel), ces excès en tout genre tendraient davantage à prouver que ces hommes ne sont pas et n'ont jamais été de «vrais» musulmans, et que l'islam ne peut donc pas expliquer leur adhésion à des organisations terroristes comme Daech.

Le problème, écrit un chercheur en criminologie à l'Université de Kent, interrogé toujours dans les colonnes du magazine américain SLATE, c'est que cette façon de penser nie le rôle que la religion peut elle-même jouer pour combler, justement, le fossé entre les comportements criminellement profanes des assassins djihadistes et leurs habits posthumes de «soldats du califat». Selon lui, une approche bien plus convaincante consisterait à reconnaître les possibles et dangereuses synergies entre ces deux pôles : d'un côté le religieux et de l'autre le profane. La religion offre un mythe de rédemption personnelle, tout particulièrement attirant pour ceux dont les vies baignent, justement, dans le péché. Or plus le sentiment de transgression est fort et plus le désir d'y échapper est urgent.

Vus sous cet angle, les comportements a priori contradictoires ou hypocrites, par exemple, des frères Abdeslam (qui buvaient de l'alcool et vendaient de la drogue), tombent finalement sous le sens : ils savaient que leurs agissements étaient islamiquement prohibés. Mais ils savaient aussi, ou on leur a fait savoir, qu'ils pouvaient s'expurger de ces mauvaises actions et de la honte qu'ils en retiraient en se dévouant entièrement à la cause sacrée du djihad. En ce sens, dit-il, la vague récente de terrorisme djihadiste en Occident suggère l'émergence d'un nouveau type de radicalisation : la conversion religieuse, sans dévotion. Une idéologie ne nécessitant ni connaissance particulière, ni engagement de longue date, tout en promettant action et rédemption immédiates. Bref, un moyen pour les terroristes de transcender spirituellement leur brutalité, tout en restant fondamentalement de grosses brutes.

Par Thomas CLUZEL

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