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Daech, un repère d'écervelés ?

5 min

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : la bureaucratie méthodique de l’EI, le « trolling » de Daech et le projet de Guantánamo à la française.
Des « monstres psychopathes », avait dit John Kerry ou des « barbares » selon François Hollande. En réalité, comme le montrent des documents que le quotidien britannique THE GUARDIAN s’est procurés récemment, les djihadistes de Daech construisent leur Etat méthodiquement et depuis longtemps déjà. En d'autres termes, cette organisation armée répondrait bel et bien à la définition théorique d’un Etat.

Au tout début des frappes françaises en Syrie, un débat avait vu le jour sur la question de savoir si l’on pouvait parler de « guerre » à proprement parlé, dans la mesure où Daech est essentiellement traité comme un réseau terroriste. En réalité, d'un point de vue analytique précise THE WALL STREET JOURNAL, c’est un Etat mais un Etat qui a une conception atypique de son territoire. Même si, en réalité, c’est toute la planète que l’EI considère comme son territoire légitime (une ambition affichée d'ailleurs sur ses propres pièces de monnaie frappées d’une carte du monde), il n'en demeure pas moins que Daech possède concrètement aujourd’hui une zone comprise entre l’Euphrate et le Tigre, un territoire de la taille de la Grande-Bretagne, et dont elle a pris le contrôle.

Or comme le montre les quelque 340 documents officiels obtenus par THE GUARDIAN, à l'intérieur de ce territoire, Daech a entrepris de tout reconstruire : des routes aux crèches, en passant par les hôtels et les marchés. Il a instauré 16 ministères centralisés, dont un pour la santé publique et un autre pour les ressources naturelles. Daech a aussi des fonctionnaires et des employés qui appliquent le règlement à la lettre. Des centaines, si ce n’est des milliers de cadres, ont établi des règles sur tout et n'importe quoi : des fatwas, par exemple, ont été émises contre le billard et le ping-pong. L’un des règlements les plus curieux a été l’interdiction d’élever des pigeons sur les toits des maisons, une activité considérée comme une perte de temps. L’organisation se vante également d’avoir créé de nouvelles lignes de bus, écrit de nouveaux manuels scolaires ou réparé les éclairages publics.

Tout ce programme de 24 pages, rédigé au cours des mois qui ont suivi la proclamation du califat, révèle que la création d’un Etat a été mûrement réfléchie et qu’elle est même au centre du projet de l'organisation. Précis et complet, ce texte est la preuve qu’au plus haut niveau de Daech l’objectif des responsables est d’assurer leur pérennité politique et pas seulement des succès militaires. L’éducation y est présentée comme la pierre angulaire sur laquelle repose la société islamique. Le document exprime l’ambition de parvenir à l’autosuffisance, en formant une génération éduquée, capable de soutenir la communauté des musulmans et son avenir sans l’expertise de l’Occident.

Selon le journal britannique, ce programme met ainsi au jour le soin accordé par Daech à développer ses institutions. Dans son discours, l’EI met en somme autant l’accent sur les services publics qu’elle propose, que sur le meurtre des apostats et des infidèles. Derrière le culte de la mort, on trouve une véritable bureaucratie méthodique. Divisé en dix chapitres, le document met l’accent sur l’importance des gestionnaires et de leur formation et souligne que c’est aussi cette caractéristique qui différencie Daech des autres groupes djihadistes. Et le journal d'en conclure, la coalition occidentale ne se retrouve pas aujourd'hui devant un simple problème d'arithmétique militaire. Si l'ouest considère Daech comme un gang de psychopathes stéréotypé, alors nous risquons de le sous-estimer.

Comment vaincre la peur par l'humour.
Des membres du collectif de hackers, « Anonymous », ont appelé les internautes du monde entier à se moquer de Daech aujourd’hui. THE INTERNATIONAL BUSINESS TIMES indique que le groupe militant lance, ce vendredi, une campagne intitulée « Day of Rage », où l’on verra donc « Anonymous » et ses soutiens s’en prendre à Daech,en se moquant de l’organisation de différentes façons sur les réseaux sociaux. Concrètement, précise le magazine SLATE, il s’agira de s’appuyer surdes montages ou n’importe quel détournement. Un jour entier de « trolling », cette figure de la culture populaire du Web qui vise à faire dégénérer une discussion.

Mais surtout et contrairement à ce que l’on pourrait croire, il ne s’agit pas là que d’une plaisanterie. Cette opération pourrait même permettre à « Anonymous » de marquer des points. Il faut rappeler, d’ailleurs, que le collectif a remporté plusieurs batailles au fil de ces dernières semaines, en faisant notamment fermer des comptes Twitter ou Facebook utilisés par Daech.

Enfin on termine avec un projet passé presque en sourdine, mais qui risque d’ouvrir une nouvelle polémique.
Cette semaine, le gouvernement français a demandé au Conseil d’Etat de se prononcer sur la possibilité d’interner de manière préventive, dans un centre dédié, des personnes fichées "S" par la DGSI. Une information qui a notamment vivement fait réagir la presse italienne, relève le Courrier International. Pour qualifier ce projet de centre d’internement pour des milliers de suspects d’islamisme pas encore condamnés, nombre de journaux à l'instar d'IL GIORNALE ou de son confrère LA REPUBBLICA parlent d'un Guantánamo à la française. A la différence qu’ici, précise le quotidien de Rome, la détention préventive serait validée par des magistrats administratifs plutôt que par un tribunal militaire, et surtout qu’il pourrait s’agir de ressortissants français, tandis que le pénitencier américain ne concerne que les étrangers.

Au total, quelque 20 000 personnes sont actuellement fichées “S”, c'est à dire sous surveillance, car considérées comme potentiellement menaçantes pour la sûreté de l’Etat. La moitié l’est pour radicalisation islamiste et l’autre moitié concerne des membres d’autres mouvements considérés comme terroristes (le PKK ou la branche armée du Hezbollah), mais aussi des hooligans et des éléments violents de l’extrême droite ou de l’extrême gauche, rappelle encore LA REPUBBLICA. Le journal qui s’inquiète : ce n’est là qu’une des nombreuses propositions de réforme étudiées par l’exécutif, dans le cadre de l’état d’urgence, mais c’est sans doute, dit-il, la plus choquante pour la patrie des droits de l’homme.

Par Thomas CLUZEL

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