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Un drapeau Daech dans une rue de Saïda, au sud du Liban.

Daechleaks ?

5 min

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : un ancien membre de l’EI a transmis à la chaîne Sky News des milliers de fiches identifiant 22.000 partisans du groupe djihadiste, ce qui pourrait aider grandement l'Occident à identifier de potentiels terroristes.

Un drapeau Daech dans une rue de Saïda, au sud du Liban.
Un drapeau Daech dans une rue de Saïda, au sud du Liban. Crédits : Ali Hashisho

Comment identifier des terroristes ? La machine n’en est encore qu’au stade de l’essai, mais elle pourrait rapidement devenir un outil précieux dans la quête d’identification des terroristes. Selon le magazine américain TECHNOLOGY REVIEW, repéré par le site d'information Slate, un homme de l’université de Mu’tah en Jordanie a mis au point un dispositif, qui, grâce à un algorithme, permet d’identifier un individu à partir de la seule manière dont il fait le fameux "V" de la victoire. Un signe très prisé, justement, des groupes terroristes lorsqu’ils posent cagoulés sur des photos. Or le problème est bien là : ces terroristes ont, en effet, la plupart du temps le visage dissimulé, ce qui empêche de facto toute reconnaissance faciale. Sauf que grâce à cette innovation, une nouvelle étape va probablement être franchie : identifier les terroristes en analysant la taille des doigts et l’angle créé entre l’index et le majeur, lorsque ces derniers font le "V" de la victoire.

Comment cela est-il possible ? De nombreux anatomistes affirment que la main, au même titre que les yeux ou les empreintes digitales, est une partie du corps humain qui varie significativement d’un individu à un autre. Ce faisant, l’équipe de chercheurs a réussit à élaborer un algorithme, grâce auquel les tests d'identification s'avèrent positifs à 90%. Un résultat certes encore trop imprécis mais encourageant.

Beaucoup plus efficace, a priori, pour identifier les terroristes : obtenir une liste avec leur nom, leur adresse et leur pays d’origine.

Le genre de document improbable. Et pourtant, mercredi, la chaîne d'information britannique SKY NEWS a annoncé détenir des documents confidentiels contenant les noms et les coordonnées de 22 000 djihadistes, recrutés par l’organisation État islamique. Le quotidien britannique THE GUARDIAN a confirmé l’information et annoncé, par ailleurs, que le même jeu de documents avait également été remis aux services de renseignement allemand. La nouvelle avait, d'ailleurs, été révélée dès lundi par la SÜDDEUTSCHE ZEITUNG mais sans qu'elle ne suscite le même émoi que le scoop de la fuite des dossiers secrets de Daech, ainsi que le présente notamment THE TIMES. Enfin le site internet syrien ZAMAN AL-WAS, proche de l’opposition, affirme de son côté être en possession des mêmes données, mais ne recense en revanche que 1 700 noms (et non 22 000), en raison des nombreuses répétitions.

Comment cette liste a-t-elle été obtenue ?

Les fonctionnaires de police allemands qui ont confirmé être en possession de ces documents ne précisent pas comment les services de renseignements les ont obtenu. En revanche, la chaîne britannique SKY NEWS précise pour sa part que ces listes lui ont été remis par un ancien combattant de l'Armée syrienne libre, ayant rejoint par la suite les rangs de Daech et se faisant appeler «Abu Hamed». Après avoir volé les documents au chef de la police interne de l'organisation djihadiste sur une clé USB, il les aurait transmis à un journaliste en Turquie, expliquant avoir quitté l'EI après l'«effondrement des principes islamiques auxquels il croit» au sein du groupe. « Cette organisation est une escroquerie, ce n’est pas l’islam », affirme-t-il dans une vidéo diffusée par SKY NEWS où il apparaît le visage dissimulé.

Ces fichiers contiennent une foule de renseignements : les noms, les adresses, les contacts téléphoniques, les pays d’origine, les pays traversés par les djihadistes, mais aussi leur niveau de compréhension de la charia et parfois même leur groupe sanguin. Il s’agit, en apparence, de formulaires de recrutement, composés de 23 questions et qui auraient été remplis par des candidats au djihad issus de 55 pays différents. Enfin outre ces fiches, le repenti aurait également fourni d'autres renseignements et en particulier le fait que l’État major de Daech aurait quitté son siège de Raqqa, bombardé par la coalition, pour s'installer en plein désert.

Depuis l'annonce de ce «scoop», plusieurs experts se montrent dubitatifs quant à la véracité des informations dévoilées.

Plusieurs spécialistes du groupe État islamique ont d'ores et déjà relevé des éléments qui leur paraissent peu cohérents dans la présentation de ces documents. Des erreurs grammaticales, en particulier, mais aussi des formulations douteuses. Le nom arabe de «l’État islamique d'Irak et de Syrie», l'ancien nom de l'EI, est ainsi écrit de deux manières différentes. Par ailleurs, le dossier sur les morts utilise le terme «date du décès» au lieu de la phraséologie djihadiste de «martyr». Certains relèvent aussi la présence d'un logo circulaire qui n'a jamais été utilisé dans les documents de Daech. Autant d'erreurs et autres bizarreries qui pourraient, toutefois, s'expliquer par le fait qu'elles remontent à la fin 2013, au moment où l'EI commençait seulement à établir son Etat et sa bureaucratie.

Et puis deux autres arguments pourraient justifier l'authenticité de ces documents. Tout d'abord, il existe des voix dissidentes dans les rangs de l'EI. C'est l'un des points faibles de l'organisation, vulnérable aux siens qui se retournent contre elle. Et puis l'autre problème pour Daech, c'est la corruption. Le quotidien SÜDDEUTSCHE ZEITUNG qui s'était procuré, le premier, la liste secrète des combattants de Daech, est allé enquêter sur place à la frontière entre la Syrie et la Turquie. Or ses journalistes y ont, en effet, rencontré quantité d'informateurs prêts à vendre toutes sortes de documents provenant de l'EI pour des sommes astronomiques.

Si ces données étaient authentifiées, elles constitueraient une mine d'information pour les pays qui luttent contre le groupe État islamique.

La presse internationale est unanime pour souligner que, si elle est confirmée, cette fuite pourrait avoir d’importantes répercussions. Elle constituerait, par son ampleur, la fuite la plus importante jamais enregistrée au sujet de l’EI, commente LE TEMPS de Lausanne. De son côté, THE TIMES parle d'ores et déjà de revers important pour Daech. Ces documents pourraient notamment jouer un rôle de premier plan dans de futurs procès mais aussi permettre de réduire le nombre de départs de ressortissants de pays européens ou nord-américains vers les zones contrôlées par l'EI. Comprendre la manière dont ces gens ont voyagé et qui les a recrutés est essentiel pour réduire le nombre de futurs départs. Pour l'heure, la police fédérale allemande juge ces documents très probablement authentiques.

Par Thomas CLUZEL

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